Une charogne

Charles Baudelaire (1821-1866)
Recueil : Les Fleurs du Mal (1857) — Spleen et Idéal

Une charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
              Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier
une charogne infâme
              Sur un lit semé de cailloux,
 
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
             
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
              Son ventre plein d’exhalaisons.
 
Le soleil
rayonnait sur cette pourriture,
              Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
             
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;
 
Et le ciel regardait la carcasse superbe
              Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était
si forte, que sur l’herbe
              Vous crûtes vous évanouir.
 
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
             
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
              Le long de ces vivants haillons.
 
Tout
cela descendait, montait comme une vague,
              Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle
vague,
              Vivait en se multipliant.
 
Et ce monde rendait une étrange musique,
             
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
              Agite et tourne dans son van.
 
Les formes
s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
              Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que
l’artiste achève
              Seulement par le souvenir.
 
Derrière les rochers une chienne inquiète
             
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
              Le morceau qu’elle avait lâché.
 
— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
              À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
              Vous, mon ange et ma passion !
 
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
             
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
              Moisir parmi les ossements.
 
Alors, ô
ma beauté ! dites à la vermine
              Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
             
De mes amours décomposés !

 

 

Charles Baudelaire

 

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