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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Pendant la vie de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Pendant la vie de Laure – Sonnets 81 à 90(118/366) – Sonnet 81 : Bien qu’il reconnaisse que son amour le rend très malheureux, il persiste à vouloir toujours aimer Laure. Sonnet 81 Bien qu’il reconnaisse que son amour le rend très malheureux, il persiste à vouloir toujours aimer Laure. Rimansi a dietro il sestodecimo anno L’amar m’è dolce, et util il mio danno, Or qui son, lasso, et voglio esser altrove; e d’antichi desir’ lagrime nove Elle est déjà passée la seizième année de mes soupirs ; et moi je cours avant l’heure à ma fin ; et cependant il me semble que c’est à peine si mon cruel martyre vient de commencer. Aimer m’est doux, et ma peine m’est utile, et vivre m’est pénible. Et je désire que ma vie dure plus longtemps que ma mauvaise fortune ; et je crains que la mort ne ferme auparavant les beaux yeux qui me font parler. Je suis maintenant ici, hélas ! et je veux être ailleurs ; et je voudrais le vouloir davantage, mais je ne peux pas, et je fais tout ce que je peux pour ne pas pouvoir plus. Et les larmes nouvelles que je répands par suite de mes anciens désirs, prouvent que je suis le même que je suis d’ordinaire ; et que mille changements ne m’ont pas encore changé. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 82 Une habitude ne se perd pas, quelque dommage qu’on en retire, témoin son propre exemple. Dicesette anni à già rivolto il cielo Vero è ‘l proverbio, ch’altri cangia il pelo Oïmè lasso, e quando fia quel giorno Vedrò mai il dí che pur quant’io vorrei Le ciel a déjà évolué pendant dix-sept ans, depuis que j’ai brûlé pour la première fois, et jamais mon ardeur n’a été éteinte ; mais il arrive que lorsque je pense Bien vrai est le proverbe : on change de peau plutôt que d’habitude, et pour assoupir les sens, les affections humaines ne sont pas moins intenses. Cela nous vient de l’ombre mauvaise du lourd voile qui nous recouvre. Hélas ! hélas ! Quand viendra le jour où, regardant fuir mes années, je sortirai du feu qui me consume et d’un si long tourment ? Verrai-je jamais le jour où le doux air du beau visage de Laure plaira à mes yeux autant que je voudrais, et autant qu’il convient ? ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 83 Laure a pâli à la nouvelle qu’il doit s’éloigner d’elle. Quel vago impallidir che ‘l dolce riso Conobbi allor sí come in paradiso Ogni angelica vista, ogni atto humile Chinava a terra il bel guardo gentile, Cette légère pâleur qui recouvrit d’un amoureux nuage le doux rire de Laure, frappa mon cœur avec tant de force, qu’elle me remonta en plein visage. Je reconnus alors comment au paradis les bienheureux se voient l’un l’autre ; cette pensée compatissante se manifesta de telle sorte que les autres ne s’en aperçurent pas ; mais je m’en aperçus, moi qui La vue la plus angélique, l’acte le plus courtois qui se soit jamais vu chez une dame férue d’amour, aurait paru comme un acte de dédain à côté de ce dont je parle. Elle inclinait à terre son beau et noble regard, et disant dans son silence, ainsi qu’il me sembla : qui donc éloigne de moi mon fidèle ami ? ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 84 Amour, Fortune, et le souvenir du passé lui interdisent d’espérer des jours heureux. Amor, Fortuna et la mia mente, schiva Amor mi strugge ‘l cor, Fortuna il priva Né spero i dolci dí tornino indietro, Lasso, non di diamante, ma d’un vetro Amour, Fortune et mon esprit dédaigneux de ce qu’il voit et tourné vers le passé, me tourmentent tellement, que je porte parfois envie à ceux qui sont sur l’autre rive. Amour me consume le cœur ; Fortune lui enlève tout confort, et mon esprit affolé s’irrite et se plaint ; et c’est ainsi qu’il me faut vivre constamment sous le poids d’une grande peine. Je n’espère pas que les jours heureux reviennent, mais qu’au contraire le reste de ma vie n’aille de mal en pis ; et j’ai déjà dépassé la moitié de ma course. Hélas ! je vois tout espoir tomber de mes mains, non comme si c’était du diamant, mais du verre, et tous mes projets se briser par le milieu. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 85 Forcé de s’éloigner de Laure, il pleure, soupire et se console avec son imagination. Poi che ‘l camin m’è chiuso di Mercede, Pasco ‘l cor di sospir’, ch’altro non chiede, Et sol ad una imagine m’attegno, Qual Scithia m’assicura, o qual Numidia, Puisque le chemin m’est fermé pour arriver à obtenir merci, je me suis éloigné, dans mon désespoir, des yeux en qui — je ne sais par quelle destinée — j’avais fait reposer la Je repais mon cœur de soupirs, car il ne demande pas autre chose ; et né pour pleurer, je vis de larmes. Je ne m’en plains pas, car en cet état les larmes sont plus douces qu’on ne le croit. Et je trouve ma seule consolation dans une image que n’ont faite ni Xeuxis, ni Praxitèle, ni Phidias, mais un bien meilleur maître, et d’un bien plus haut génie. En quelle Scythie ou en quelle Numidie pourrais-je être en sûreté, puisque, non contente de mon exil immérité, l’envie vient me retrouver jusque dans la retraite où je suis caché ? ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 86 Il espère qu’en donnant plus de force à ses vers, Laure lui sera plus favorable Io canterei d’amor sí novamente e ‘l bel viso vedrei cangiar sovente, et le rose vermiglie in fra le neve e tutto quel per che nel viver breve Je voudrais chanter assez admirablement l’amour pour arracher de force, du cœur endurci de Laure, mille soupirs par jour, et pour allumer mille brûlants désirs dans son esprit de glace. Et je verrais son beau visage changer souvent de couleur, ses yeux se mouiller, et, devenus plus tendres, se tourner vers moi, comme font d’habitude ceux qui se repentent, mais trop tard, des souffrances qu’ils font endurer aux autres, Je verrais les roses vermeilles de ses lèvres, parmi la neige de son visage, s’agiter au souffle de son haleine, et découvrir l’ivoire qui change en statue de marbre quiconque le regarde. Et tout cela, parce que dans cette vie courte je ne me suis pas à charge à moi-même, et qu’au contraire je me fais gloire d’avoir été réservé pour vivre jusqu’à la vieillesse. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 87 Il voudrait expliquer la cause de tant d’effets contraires qui se manifestent dans l’amour, mais il ne le sait pas. S’amor non è, che dunque è quel ch’io sento ? S’a mia voglia ardo, onde ‘l pianto e lamento ? Et s’io ‘l consento, a gran torto mi doglio. sí lieve di saver, d’error sí carca Si ce n’est pas l’amour, qu’est-ce donc que je sens ? Mais si c’est l’amour, pour Dieu, quelle chose est-ce ? Si elle est bonne, pourquoi produit-elle un effet cruellement mortel ? Si elle est mauvaise, pourquoi Si c’est volontairement que je brûle, pourquoi est-ce que je pleure et que je me lamente ? Si c’est malgré moi, à quoi sert de me lamenter ? Ô mort aiguë, ô délicieux mal, comment avez-vous Et si j’y consens, c’est à grand tort que je me plains. Au milieu de vents si contraires, je me trouve en pleine mer sur une frêle barque et sans gouvernail, Si léger de savoir, si chargé d’erreur, que je ne sais pas moi-même ce que je me veux, et que je tremble en plein été, et brûle en plein hiver. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 88 Il reproche à l’Amour d’être cause des maux dont il est affligé, sans espoir d’en guérir. Amor m’à posto come segno a strale, Da gli occhi vostri uscío ‘l colpo mortale, I pensier’ son saette, e ‘l viso un sole, et l’angelico canto et le parole, Amour a fait de moi comme une cible pour ses traits ; je suis comme la neige au soleil, comme la cire au feu, et comme la neige au vent ; je me suis déjà enroué, madame, à vous crier merci, et vous n’en avez C’est de vos yeux qu’est parti le coup mortel contre lequel ni le temps ni le lieu ne sauraient servir de rien. C’est de vous seule que provient — et cela vous paraît un jeu — le soleil, le feu et le vent qui me Les pensers sont des flèches, votre visage est un soleil et le désir un feu ; c’est avec toutes ces armes à la fois qu’Amour me blesse, m’éblouit et me consume. Et l’angélique chant, et les paroles, et la douce haleine, qui font que je ne puis me défendre, sont l’air même devant qui ma vie s’enfuit. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 89 Il prie Laure de voir la cruelle agitation dans laquelle elle l’a jeté. Pace non trovo, et non ò da far guerra; Tal m’à in pregion, che non m’apre né serra, Veggio senza occhi, et non ò lingua et grido; Pascomi di dolor, piangendo rido; Je ne trouve point de paix et je n’ai pas à faire de guerre ; et je tremble et j’espère, et je brûle, et je suis comme une glace. Je vole au-dessus des cieux et je rampe sur terre ; je n’étreins Celle qui me tient en prison, ne m’ouvre ni ne me ferme la porte ; elle ne me retient point dans ses liens, ni ne m’en délivre ; Amour lui-même ne veut ni me tuer, ni briser mes fers ; ni m’avoir en vie, ni me tirer Je vois sans yeux ; je n’ai pas de langue et je crie ; je souhaite mourir et je réclame aide ; et je me hais moi-même, et j’aime autrui. Je me repais de douleur ; je ris en pleurant ; la mort et la vie me déplaisent également. Voilà, madame, en quel état je suis à cause de vous. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 90 Il n’a pas le courage de dire à Laure : je t’aime ; il se résigne à l’aimer en silence. Amor, che nel penser mio vive et regna Quella ch’amare et sofferir ne ‘nsegna Onde Amor paventoso fugge al core, Che poss’io far, temendo il mio signore, Amour qui vit et règne en ma pensée, et qui a fait son principal séjour dans mon cœur, s’armant de courage, vient parfois se poser et se montrer sur mon front. Celle qui m’apprend à aimer et à souffrir, et qui veut que la raison, la vergogne et la décence réfrènent le grand désir et l’espoir allumé, s’indigne en elle-même de notre Alors Amour, plein de peur, s’enfuit au fond de mon cœur, abandonnant complètement son entreprise, et pleure et tremble. Il s’y cache, et ne paraît plus au dehors. Que puis-je faire, moi qui crains mon maître, sinon rester avec lui jusqu’à l’heure suprême ? Quelle belle fin fait celui qui meurt en bien aimant !
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Pétrarque
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