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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Pendant la vie de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Pendant la vie de Laure – Sonnets 41 à 50(64/366) – Sonnet 41 : Il engage Laure à ne pas mépriser ce cœur dont elle ne peut plus sortir. Sonnet 41 Il engage Laure à ne pas mépriser ce cœur dont elle ne peut plus sortir. Se voi poteste per turbati segni, uscir già mai, over per altri ingegni, ché gentil pianta in arido terreno ma poi vostro destino a voi pur vieta Si par vos airs dédaigneux, par vos clignements d’yeux et vos hochements de tête ; si en vous dérobant plus vite que toute autre et en détournant le visage à mes prières honnêtes et justes Ou si, par tout autre moyen, vous pouviez sortir jamais du cœur où, du premier laurier qui y fut planté, Amour a fait pousser tant de rameaux, je conviendrais bien que ce fut là une juste cause à vos dédains. Car il semble qu’une noble plante soit déplacée sur un terrain aride, et qu’elle le quitte naturellement avec joie. Mais puisque votre destinée vous interdit d’être ailleurs, faites du moins en sorte de ne pas toujours séjourner dans un lieu qui vous soit odieux. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 42 Il prie Amour d’allumer dans le cœur de Laure ce feu dont les flammes ne peuvent plus s’éteindre. Lasso, che mal accorto fui da prima Io non credea per forza di sua lima Da ora inanzi ogni difesa è tarda, Non prego già, né puote aver piú loco, Las ! que je fus tout d’abord mal avisé, le jour où Amour vint à moi la première fois, pour me frapper, car petit à petit il est devenu le maître de ma vie, et m’a soumis à son joug. Je ne croyais pas que, sous ses attaques répétées, mon cœur endurci manquerait jamais en quoi que ce soit de fermeté ou de vaillance. Mais c’est ainsi qu’il arrive à qui s’estime au delà Désormais toute autre défense serait tardive, si ce n’est d’éprouver si Amour a peu ou prou d’égards aux prières des mortels. Je ne le prie point, et cela ne se peut plus, de faire que mon cœur brûle démesurément ; mais qu’au moins elle ait aussi sa part du feu qui me consume. – Sonnet 43 Étant tombé dans un ruisseau, il dit que Laure seule peut lui sécher les yeux. Del mar Tirreno a la sinistra riva, Amor, che dentro a l’anima bolliva, Solo ov’io era tra boschetti et colli Piacemi almen d’aver cangiato stile De la mer Tyrrhénienne à la sinistre rive où pleurent les ondes battues par le vent, je vis soudain cet altier feuillage dont il faut que parle en tant d’écrits. Amour qui bouillait au dedans de mon âme, me faisant souvenir des tresses blondes de Laure, me saisit, et je tombai dans un ruisseau caché par les herbes, non plus comme une personne vivante. Bien que je fusse seul parmi les bosquets et les vallons, j’eus honte de moi-même ; car cela suffit bien pour un cœur gentil, et il n’est pas besoin d’autre éperon. Néanmoins, je serais content d’avoir changé de manière, de la tête aux pieds, si un plus doux avril venait sécher mes yeux mouillés de larmes. – Sonnet 44 Étant à Rome, il est combattu par deux pensées, aller à Dieu ou retourner à sa dame. L’aspetto sacro de la terra vostra Ma con questo pensier un altro giostra, I’ che ‘l suo ragionar intendo, allora Poi torna il primo, et questo dà la volta: L’aspect sacré de votre ville me fait gémir sur mes erreurs passées, et crier : lève-toi, malheureux ! que fais-tu ? s’il te souvient bien, il est temps désormais de retourner voir notre Dame. Mais contre cette pensée une autre pensée vient lutter, et me dit: — Pourquoi t’enfuir ? S’il te souvient bien, voici le moment de retourner voir notre Dame. Moi, qui comprends ce raisonnement, je sens mon cœur se glacer, comme un homme qui apprend tout à coup une nouvelle qui l’afflige, Puis la première pensée revenant, l’autre tourne les épaules : qui l’emportera ? je ne sais ; mais jusqu’à présent elles ont combattu et non pas une fois. – Sonnet 45 Destiné à être esclave de l’Amour, il ne peut se délivrer, même par la fuite. Ben sapeva io che natural consiglio, Ma novamente, ond’io mi meraviglio i’ fuggia le tue mani, et per camino, quando ecco i tuoi ministri, i’ non so donde, Je savais bien qu’aucune prévision humaine ne prévaut jamais contre toi, Amour, tellement j’avais éprouvé tes charmes, tes promesses fausses et tes serres cruelles. Mais je le redirai — et je m’en étonne — comme un homme qui y est intéressé, et qui a fait cette remarque sur les ondes salées entre la rive Toscane, l’Elbe et le Giglio. Je fuyais tes mains cruelles, et ballotté sur mon chemin par les vents, le Nil et les ondes, je m’en allais, voyageur inconnu, Lorsque tes ministres — je ne sais d’où — survinrent pour me donner à comprendre qu’il est mauvais de résister à sa destinée et de se cacher d’elle. – Sonnet 46 S’il ne parle de Laure comme elle le mérite, la faute en est à Amour qui la fit si belle. Io son già stanco di pensar sí come et come a dir del viso et de le chiome et che’ pie’ non son fiaccati et lassi et onde vien l’enchiostro, onde le carte Je suis déjà las de penser comment il se fait que mes pensées ne soient pas lasses de parler de vous, et que je n’aie pas encore abandonné la vie, pour me débarrasser du lourd poids de mes soupirs ; Et comment à parler du visage, des cheveux et des beaux yeux dont je ne cesse de m’entretenir, la langue et la voix ne m’aient jamais fait défaut, alors que nuit et jour je proclame votre nom ; Et que mes pieds ne se soient pas rompus et lassés à suivre partout vos traces, perdant inutilement tant de leurs pas ; Et d’où viennent l’encre et le papier que je remplis uniquement de vous ; mais, si je ne me trompe pas, c’est la faute de l’Amour, et non pas manque d’art. – Sonnet 47 Il s’encourage lui-même à ne point se lasser de louer les yeux de Laure. I begli occhi ond’i’ fui percosso in guisa m’ànno la via sí d’altro amor precisa, Questi son que’ begli occhi che l’imprese questi son que’ begli occhi che mi stanno Les beaux yeux dont je fus blessé de façon qu’eux seuls pourraient guérir ma plaie, et non point le suc des herbes, l’art de la magie, ou la vertu de certaine pierre d’outre-mer, M’ont rendu toute autre préoccupation tellement impossible, qu’une seule douce pensée satisfait mon âme ; et si ma langue est désireuse de suivre cette pensée, c’est de celle-ci et non de ma langue Ce sont ces beaux yeux qui font que les entreprises de mon seigneur sont partout victorieuses et surtout contre moi. Ce sont ces beaux yeux qui tiennent toujours en mon cœur leurs étincelles allumées ; c’est pourquoi je ne me lasse point de parler d’eux. – Sonnet 48 La prison où Amour le retient à tant de charmes que, s’il en sort, il soupire après le moment où il pourra y rentrer. Amor con sue promesse lusingando Non me n’avidi, lasso, se non quando Et come vero pregioniero afflicto Quando sarai del mio colore accorto, Amour, me flattant avec ses promesses, m’a reconduit à mon ancienne prison, et a donné les clefs à cette douce ennemie qui me tient également exilé loin de moi-même. Je ne m’en aperçus pas, hélas ! si ce n’est quand je fus en leur pouvoir ; et maintenant — qui le croira, même si je l’affirme par serment ? — C’est en soupirant que je recouvre ma liberté. Et comme si j’étais encore vraiment prisonnier, je porte une grande partie de mes chaînes, et l’état de mon cœur se voit dans mes yeux et sur mon front. Quand tu te seras aperçu de ma pâleur, tu diras : si je vois juste et si je juge bien, celui-ci avait peu à faire pour mourir. – Sonnet 49 Laure est si belle, que le peintre Memmi ne pouvait la peindre convenablement qu’en s’élevant jusqu’au ciel. Per mirar Policleto a prova fiso Ma certo il mio Simon fu in paradiso L’opra fu ben di quelle che nel cielo Cortesia fe’; né la potea far poi Quand Polyctète, et tous les autres peintres renommés l’auraient regardée attentivement pendant mille ans, ils n’auraient pas vu la minime partie de la beauté qui m’a subjugué le cœur. Mais, certes, mon cher Simon a été dans le paradis d’où cette noble dame est venue ; c’est là qu’il l’a vue, et qu’il l’a peinte sur sa toile, pour témoigner ici-bas de son beau L’œuvre fut bien digne de celles qui se peuvent imaginer dans le ciel, mais non chez nous, où le corps fait un voile à l’âme. Simon a fait acte de courtoisie ; il n’aurait pas pu le faire après être redescendu sur terre à la merci du chaud et du froid, et après que ses yeux eurent ressenti l’influence mortelle. – Sonnet 50 Il ne demanderait plus rien à Simon, s’il avait pu donner une âme à ce portrait. Quando giunse a Simon l’alto concetto di sospir’ molti mi sgombrava il petto, Ma poi ch’i’ vengo a ragionar co llei, Pigmalïon, quanto lodar ti dêi Quand vint à Simon la sublime pensée qui, sur mes instances, lui mit le pinceau à la main, s’il avait donné à son œuvre admirable la voix et l’intelligence, comme il lui a donné les Il m’aurait débarrassé la poitrine de bien des soupirs qui me font paraître de peu de prix ce que les autres ont de plus cher ; car dans son portrait elle se montre humble, et semble promettre de me satisfaire ; Mais quand je viens ensuite à lui parler, bien qu’elle semble m’écouter avec bonté, elle ne saurait répondre à mes paroles. Pygmalion, combien tu as dû te louer de ta statue, puisque tu as eu mille fois d’elle ce que moi je voudrais avoir une seule fois!
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Pétrarque
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