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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Pendant la vie de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Pendant la vie de Laure – Sonnets 21 à 30(34/366) – Sonnet 21 : Il compare sa Dame à un laurier, et il prie Apollon de le préserver de la tempête. Sonnet 21 Il compare sa Dame à un laurier, et il prie Apollon de le préserver de la tempête. Apollo, s’anchor vive il bel desio dal pigro gielo et dal tempo aspro et rio, et per vertú de l’amorosa speme, sí vedrem poi per meraviglia inseme Apollon, si le beau désir qui t’enflammait aux rives thessaliennes vit encore, et si, les années se déroulant, tu n’as pas déjà mis en oubli la blonde chevelure aimée. Du gel stérile et de la saison âpre et mauvaise, qui dure tout le temps que ton visage se cache, défends désormais le feuillage glorieux et sacré où, toi d’abord, et moi ensuite, nous fûmes englués. Et par la vertu de l’amoureux espoir qui te soutint dans la vie acerbe, débarrasse l’air de ces vapeurs. Alors nous verrons ensuite, par miracle, notre Dame s’asseoir sur l’herbe, et se faire à elle-même un ombrage de ses bras. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 22 Il vit solitaire et fuit tout le monde ; mais Amour est toujours avec lui. Solo et pensoso i piú deserti campi Altro schermo non trovo che mi scampi sí ch’io mi credo omai che monti et piagge Ma pur sí aspre vie né sí selvagge Seul et pensif, je vais mesurant les plus désertes campagnes, à pas tardifs et lents ; et mes yeux sont uniquement préoccupés de rechercher, pour les fuir, les lieux où le sable porte l’empreinte de Je ne trouve pas d’autre défense pour éviter que les gens ne s’aperçoivent de mon état ; car dans l’air joyeux que j’affiche au dehors, on lit combien je brûle au dedans. De sorte que je crois désormais que les monts et les plaines, les fleuves et les forêts, savent quelle est ma vie, qui est cachée à autrui. Mais pourtant, je ne sais pas chercher des voies si rudes et si sauvages, qu’Amour ne vienne toujours raisonner avec moi, et moi avec lui. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 23 Il reconnaît que la mort ne peut pas le tirer d’angoisse ; néanmoins, dans sa lassitude, il l’appelle. S’io credesse per morte essere scarco ma perch’io temo che sarrebbe un varco Tempo ben fôra omai d’avere spinto et io ne prego Amore, et quella sorda Si je croyais pouvoir me délivrer par la mort de l’amoureux penser qui me terrasse, j’aurais déjà, de mes propres mains, mis en terre ces membres importuns et ce fardeau. Mais comme je crains que mourir ne soit autre chose que passer d’une plainte à une autre, et d’une souffrance à une souffrance nouvelle, je reste suspendu, hélas ! entre ce passage qui me serre ainsi et le trépas. Il serait bien temps désormais que l’impitoyable corde décochât la dernière flèche, déjà teinte et trempée du sang d’autrui. Et j’en conjure Amour et cette sourde qui m’a laissé tout marqué de sa pâleur, et qui ne se souvient pas de m’appeler à elle. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 24 Il se plaint du voile de Laure qui lui ôte la vue de ses beaux yeux. Orso, e’ non furon mai fiumi né stagni, né altro impedimento, ond’io mi lagni, Et quel lor inchinar ch’ogni mia gioia Et d’una bianca mano ancho mi doglio, Orso, il n’y eut jamais de fleuves, de marais, de mer où se jettent toutes les rivières, de murailles ou de montagne, d’ombre projetée par les ramures, de neige qui voile le ciel et inonde la terre, Ni d’autre obstacle parmi ceux qui obstruent le plus la vue humaine, dont je me sois plaint autant que du voile qui cache deux beaux yeux, et qui semble dire : or, consume-toi et pleure. De même ces yeux, qui ont éteint toute ma joie, quand ils s’inclinent à terre soit par humilité, soit par orgueil, seront cause qu’avant le temps je mourrai. Je me plains aussi d’une blanche main qui a sans cesse été prompte à me causer de l’ennui, et a toujours été un écueil pour mes yeux. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 25 Blâmé d’avoir tant tardé à visiter Laure, il s’en excuse. Io temo sí de’ begli occhi l’assalto Da ora inanzi faticoso od alto Dunque s’a veder voi tardo mi volsi Piú dico, che ‘l tornare a quel ch’uom fugge, Je crains tellement l’assaut des beaux yeux dans lesquels Amour réside ainsi que ma mort, que je les fuis comme l’enfant fuit la verge ; et il y a longtemps que j’ai pris mon premier élan. Désormais, il n’est pas de lieu élevé et pénible à atteindre, où je ne veuille monter, pour ne point rencontrer ceux qui m’ont enlevé l’usage de mes sens, me laissant, d’ordinaire, Donc, si j’ai tardé à venir vous voir, c’est pour ne point me rapprocher de qui me fait mourir ; ma faute n’est peut-être pas indigne d’excuse. Je dis plus : être réuni à ce que tout homme fuit, et avoir chassé de mon cœur tant de crainte, n’a pas été un faible gage de ma foi. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 26 Quand Laure s’en va, le ciel s’obscurcit soudain, et les étoiles surgissent. Quando dal proprio sito si rimove il qual or tona, or nevicha et or piove, Allor riprende ardir Saturno et Marte, Eolo a Neptuno et a Giunon turbato Quand l’arbre qu’aima jadis Phébus en un corps humain, quitte la place qui lui est propre, Vulcain souffle et sue à l’ouvrage pour raviver les âpres flèches de Jupiter ; Lequel tonne, neige ou pleut, sans plus avoir égard à César qu’à Jean. La terre se plaint, et le soleil se tient loin de nous, car il voit ailleurs sa chère amante. Alors Saturne et Mars, ces cruelles étoiles, redoublent d’éclat ; le tumultueux Orion brise aux rochers gouvernail et cordages. Éole, courroucé, se fait sentir à Neptune, à Junon et à nous, dès qu’est parti le beau visage des anges attendu. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 27 Au retour de Laure, le ciel se rassérène, et le calme renaît. Ma poi che ‘l dolce riso humile et piano ch’a Giove tolte son l’arme di mano Del lito occidental si move un fiato, Stelle noiose fuggon d’ogni parte, Mais quand le doux rire, humble et tranquille, ne cache plus ses merveilleuses beautés, le très antique forgeron sicilien met en vain les bras à la forge ; Car les armes trempées à toute épreuve dans le Mongibello, tombent des mains de Jupiter ; et il semble que sa sœur se renouvelle peu à peu sous le beau regard d’Apollon. Du rivage occidental se meut un souffle qui fait naviguer en sûreté le navire, sans qu’il soit besoin de l’art du pilote, et qui réveille les fleurs, parmi les herbes, dans tous les prés. Les étoiles malignes fuient de toutes parts, dispersées par le beau visage inspirant l’amour, pour lequel de nombreuses larmes ont déjà été répandues. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 28 Pendant tout le temps que Laure est absente, le ciel reste troublé et obscur. Il figliuol di Latona avea già nove Poi che cercando stanco non seppe ove Et cosí tristo standosi in disparte, et pietà lui medesmo avea cangiato, Le fils de Latone avait déjà neuf fois regardé du haut du balcon céleste, pour chercher celle qui lui fit longtemps pousser en vain ses soupirs et qui en fait maintenant pousser aux autres. Quand, las d’avoir cherché, il ne put savoir où elle s’était arrêtée, si elle était près ou loin, il se montra à nous, comme un homme insensé de douleur, qui n’a pas Et triste ainsi, se tenant à l’écart, il ne vit pas revenir le visage qui, si je vis, sera célébré dans plus de mille écrits. Et la pitié avait tellement changé ce même visage, que les beaux yeux pleuraient tous les deux à la fois. C’est pourquoi l’air resta dans son premier état. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 29 Il y en a qui ont pleuré sur leurs ennemis, mais Laure ne daigne pas seulement lui accorder une larme. Que’che ‘n Tesaglia ebbe le man’ sí pronte e ‘l pastor ch’a Golia ruppe la fronte, Ma voi che mai pietà non discolora, mi vedete straziare a mille morti: Celui qui, en Thessalie, eut les mains si promptes a les rougir du sang des citoyens, pleura mort le mari de sa fille, qu’il reconnut aux traits de sa figure. Et le pasteur qui fendit le front de Goliath, pleura sa famille rebelle, et versa des larmes sur le bon Saûl, ce dont la funeste montagne eut fort à se plaindre. Mais vous, que jamais la pitié ne fait pâlir, et qui avez toujours des remparts tout prêts contre les flèches qu’Amour décoche en vain, Vous me voyez déchiré de mille morts, et pourtant pas une larme n’est encore descendue de vos beaux yeux, mais bien le dédain et la colère. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 30 C’est le miroir de Laure qui lui fait souffrir le dur exil de ses yeux. Il mio adversario in cui veder solete Per consiglio di lui, donna, m’avete Ma s’io v’era con saldi chiovi fisso, Certo, se vi rimembra di Narcisso, Mon rival, dans lequel vous avez coutume de voir vos yeux qu’Amour et le ciel honorent, vous séduit par des beautés qui ne sont pas siennes, et d’une suavité et d’une douceur plus qu’humaine. Par son conseil, ma Dame, vous m’avez chassé hors du doux abri de votre cœur. Malheureux exilé ! bien que je ne sois pas digne d’habiter dans ce cœur où vous vivez seule. Mais puisque j’y étais fixé par de solides clous, votre miroir, pour vous plaire à vous seule, ne devait pas vous rendre, à mon grand dam, dure et superbe pour moi. Certes, s’il vous souvient de Narcisse, votre façon d’agir et la sienne mènent au même but, bien que l’herbe soit indigne d’une si belle fleur.
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Pétrarque
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