Loin des bords trop fleuris …

André Chénier (1762-1794)
Recueil: Élégie

Loin des bords trop fleuris …

 

Loin des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos,
Effrayé d’un bonheur ennemi du repos,
J’allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse
Invoquer dans mes vers la nymphe d’Aréthuse,
Lorsque Vénus, du haut
des célestes lambris,
Sans armes, sans carquois, vint m’amener son fils.
Tous deux ils souriaient: « Tiens, berger, me dit-elle,
Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle;
Des champêtres douceurs
instruis ses jeunes ans;
Montre-lui la sagesse, elle habite les champs. »
Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide,
J’appelle près de moi l’enfant doux et timide.
Je lui dis nos plaisirs et la paix
des hameaux;
Un dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux;
Bacchus et les moissons; quel dieu, sur le Ménale,
Forma de neuf roseaux une flûte inégale.
Mais lui, sans écouter mes
rustiques leçons,
M’apprenait à son tour d’amoureuses chansons:
La douceur d’un baiser et l’empire des belles;
Tout l’Olympe soumis à des beautés mortelles;
Des flammes de Vénus Pluton même
animé;
Et le plaisir divin d’aimer et d’être aimé.
Que ses chants étaient doux ! je m’y laissai surprendre.
Mon âme ne pouvait se lasser de l’entendre.
Tous mes préceptes vains, bannis
de mon esprit,
Pour jamais firent place à tout ce qu’il m’apprit.
Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée
Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée.
Il coula dans mon coeur; et, de cet
heureux jour,
Et ma bouche et mon coeur n’ont respiré qu’amour.

 

 

André Chénier

 

03andre chenier

 

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