|
DÈIANEIRA. C’est une parole antique et bien connue dans la bouche des hommes, qu’on ne saurait dire, avant qu’il soit mort, si la vie de chacun a été bonne ou mauvaise. Mais, moi, je sais, avant d’aller dans le Hadès, que ma vie a été LA SERVANTE. Maîtresse Dèianeira, je t’ai vue déjà, par des lamentations et d’abondantes larmes, déplorer le départ de Hèraklès ; mais, s’il est permis aux esclaves de conseiller les personnes libres, je DÈIANEIRA. Ô fils, ô enfant, ceux de vile naissance peuvent dire de sages paroles. Cette femme, en effet, bien qu’elle soit esclave, a parlé comme une personne libre. HYLLOS. Qu’est-ce ? fais que je le sache, mère, s’il m’est permis de le savoir. DÈIANEIRA. Elle dit qu’il est honteux de ne pas t’informer où est ton père absent depuis un si long temps. HYLLOS. Mais je le sais, si on peut en croire la rumeur de tous. DÈIANEIRA. Et en quel lieu de la terre, fils, as-tu appris qu’il s’était arrêté ? HYLLOS. On dit qu’en ces derniers temps, durant toute une année, il a servi une femme Lydienne. DÈIANEIRA. S’il a souffert cela, que ne peut-il pas avoir souffert ! HYLLOS. Mais j’ai su qu’il était sorti de cet esclavage. DÈIANEIRA. Où dit-on qu’il est maintenant vivant ou mort ? HYLLOS. On dit qu’il marche ou qu’il va marcher vers la terre Euboïde, contre la ville d’Eurytos. DÈIANEIRA. Sais-tu, ô fils, qu’il m’a laissé des oracles certains sur ce pays ? HYLLOS. Lesquels, mère ? Je les ignore. DÈIANEIRA. Il y rencontrera son jour suprême, ou bien, ce dernier combat terminé, il devra passer le reste de sa vie paisiblement et heureusement. Donc, fils, puisqu’il se trouve en un tel danger, n’iras-tu pas à son aide ? Aussi bien, s’il HYLLOS. J’irai, mère. Si j’avais connu les paroles de cet oracle, je l’aurais rejoint depuis longtemps. Maintenant la destinée connue de mon père ne me permet pas de craindre ou d’hésiter davantage. DÈIANEIRA. Va donc, ô enfant, car, même à qui vient trop tard, une heureuse nouvelle apporte un gain assuré. LE CHŒUR. Strophe I. Toi que la nuit pleine d’astres fait naître en disparaissant, ou endort dans son lit, Hélios, flamboyant Hélios, je te supplie, ô brûlant d’un éclat splendide, afin que tu me dises où habite le fils d’Alkmèna Antistrophe I. J’apprends, en effet, que Dèianeira qu’ont disputée deux rivaux, triste en son âme, et telle que l’oiseau malheureux, ne ferme plus jamais ses paupières affligées qui ne cessent de répandre des larmes ; mais Strophe II. Car, de même qu’on voit, en haute mer, sous l’infatigable Notos ou Boréas, les flots innombrables succéder aux flots, de même, tel que la mer Krètique, le Kadmogène poursuit et accroît les travaux de Antistrophe II. Ainsi, te blâmant pour cela, je te contredirai et te plairai à la fois. Je dis que tu ne dois point rejeter une heureuse espérance. En effet, le Kronide, le modérateur universel, n’a point donné aux mortels une vie Épôde. Ni la nuit pleine d’astres, ni la misère, ni les richesses ne durent toujours pour les mortels, mais elles s’en vont promptement, et il arrive à chacun de se réjouir et de souffrir. C’est pourquoi, reine, je veux que tu gardes DÈIANEIRA. Tu viens à moi, je pense, au bruit de mon malheur. Puisses-tu ne jamais savoir, en souffrant de tels maux, combien mon cœur est déchiré : car, maintenant, tu ne le sais pas. La jeunesse grandit en sûreté et LE CHŒUR. Espère mieux maintenant. Je vois venir un homme orné d’une couronne comme un porteur de bonnes paroles. LE MESSAGER. Maîtresse Dèianeira, le premier de tous les messagers, je te tirerai d’inquiétude. Sache que le fils d’Alkmèna, vivant et victorieux, rapporte du combat les prémices de la victoire pour les dieux de cette terre. DÈIANEIRA. Qu’est-ce ? Que me dis-tu, vieillard ? LE MESSAGER. Que cet époux appelé par tant de vœux va rentrer dans la demeure, portant les marques de la victoire. DÈIANEIRA. As-tu appris ce que tu annonces d’un citoyen ou d’un étranger ? LE MESSAGER. Dans un pâturage de bœufs, le héraut Likhas le racontait à la foule. Dès que je l’eus entendu, je volai afin de te l’annoncer le premier et de mériter une récompense. DÈIANEIRA. Et pourquoi Likhas lui-même n’est-il pas ici, puisque tout est pour le mieux ? LE MESSAGER. C’est qu’on lui barre la route, femme. Tout le peuple Mèlien l’entoure et le presse, et il ne peut passer outre. Chacun, voulant tout savoir, ne le laissera point aller facilement avant d’avoir tout entendu. Ainsi il cède à leurs DÈIANEIRA. Ô Zeus, qui habites la prairie non fauchée de l’Oïta, tu nous as donné cette joie, bien que tardivement. Élevez la voix, ô femmes, les unes dans la demeure et les autres au dehors, car voici que nous nous réjouissons LE CHŒUR. Poussez des cris joyeux autour des autels, demeures qui reverrez l’époux ! Que les jeunes hommes chantent d’une voix unanime Apollôn tutélaire au beau carquois ! Ô vierges, chantez païan ! païan ! Chantez Artémis, DÈIANEIRA. Je vois, chères femmes. La vigilance de mes yeux ne me trompe point de façon que je ne voie pas cette foule. Je souhaite qu’il prospère ce héraut attendu si longtemps, s’il m’apporte quelque chose d’heureux. LIKHAS. Certes, nous revenons heureusement, et nous sommes bien accueillis, femme, pour les choses que nous avons faites. Il est juste de récompenser par de bonnes paroles l’homme qui a victorieusement combattu. DÈIANEIRA. Ô le plus cher des hommes, avant tout dis-moi ce que je désire savoir : reverrai-je Hèraclès vivant ? LIKHAS. Assurément je l’ai laissé plein de force, vivant, florissant et non atteint de maladie. DÈIANEIRA. Où ? sur la terre de la patrie ou sur la terre barbare ? dis. LIKHAS. Sur le rivage Euboïque où il consacre des autels et des grappes de fruits à Zeus Kènaien. DÈIANEIRA. Accomplit-il des vœux promis ou obéit-il à un oracle ? LIKHAS. Il accomplit les vœux faits tandis qu’il assiégeait et dévastait par la lance la ville de ces femmes que tu vois devant toi. DÈIANEIRA. Et celles-ci ? par les dieux ! qui sont-elles ? Elles sont dignes de compassion, si leurs misères ne m’abusent pas. LIKHAS. Hèraklès, ayant détruit la ville d’Eurytos, les a faites ses esclaves et offertes aux dieux. DÈIANEIRA. Est-ce devant cette ville qu’il a consumé ce nombre incroyable de jours ? LIKHAS. Non, car il a été retenu le plus longtemps chez les Lydiens, et, comme il le dit lui-même, non libre, mais vendu. Cependant, femme, il ne peut être blâmé de ce que Zeus a voulu et accompli. Livré comme LE CHŒUR. Reine, ce que tu vois et ce que tu entends te permettent maintenant de montrer toute ta joie. DÈIANEIRA. Pourquoi ne me réjouirais-je pas en effet, et à bon droit, ayant appris l’heureuse destinée de mon époux ? Il le faut, puisque ces nouvelles répondent à mes désirs. Cependant, la prudence me laisse LIKHAS. Que sais-je ! sur qui m’interroges-tu ? Peut-être n’est-elle pas née d’une race vile parmi les habitants de ce pays. DÈIANEIRA. Sort-elle des tyrans ? Eurytos avait-il une fille ? LIKHAS. Je ne sais. Je ne m’en suis pas plus inquiété. DÈIANEIRA. As-tu entendu son nom de quelque compagnon de route ? LIKHAS. Non. J’ai accompli mon message en silence. DÈIANEIRA. Parle de ton propre mouvement, ô malheureuse ! car ceci est triste qu’on ne sache qui tu es. LIKHAS. Elle ne le fera pas plus maintenant qu’auparavant, n’ayant encore prononcé aucune parole, ni grande, ni petite. Mais, gémissant sur son malheur cruel, elle n’a cessé de verser des larmes, la malheureuse, depuis qu’elle a quitté DÈIANEIRA. Laissons-la donc, et qu’elle entre dans la demeure, si cela lui plaît mieux. Qu’une nouvelle douleur ne soit pas ajoutée par moi à celles qu’elle endure déjà. C’est assez de son mal présent. Maintenant rentrons LE MESSAGER. Attends au moins quelques instants, afin de savoir, tous ceux-ci étant éloignés, quelles sont celles que tu fais entrer dans la demeure. Il est nécessaire que tu saches ce qu’on ne t’a pas dit, car j’ai la pleine connaissance DÈIANEIRA. Pourquoi m’empêches-tu d’avancer ? LE MESSAGER. Arrête et écoute. Puisque tu as entendu sans regret ce que je t’ai dit déjà, je pense que tu m’écouteras de même maintenant. DÈIANEIRA. Les ferons-nous revenir, ou veux-tu parler seulement pour moi et celles-ci ? LE MESSAGER. Rien n’empêche que je parle pour toi et celles-ci, mais laisse sortir les autres. DÈIANEIRA. Elles sont parties. Maintenant, parle. LE MESSAGER. De tout ce que l’homme a dit, rien n’est franc, ni vrai. Ou il ment maintenant, ou il mentait auparavant. DÈIANEIRA. Que dis-tu ? Dis clairement ce que tu penses, car je ne sais ce que tu dis. LE MESSAGER. J’ai entendu cet homme déclarer devant beaucoup de témoins qu’Eurytos avait été tué et que Oikhalia hérissée de tours avait été prise par Hèraklès à cause de cette DÈIANEIRA. Hélas ! malheureuse ! En quelle calamité suis-je plongée ? Quelle peste cachée ai-je fait entrer sous mon toit ? Malheureuse ! Celle-ci n’est donc pas sans nom, comme le jurait celui qui l’a amenée ? LE MESSAGER. Elle resplendit par sa beauté et par sa race. Elle est née d’Eurytos et son nom est Iolè. Si Likhas n’a point dit ses parents, c’est qu’il ne s’en était point informé. LE CHŒUR. Je ne demande pas que tous les mauvais périssent, mais au moins ceux qui ourdissent des ruses pour le mal. DÈIANEIRA. Que faut-il que je fasse, femme ? Je suis anéantie de ce que j’ai entendu. LE CHŒUR. Va, et interroge Likhas lui-même. Il dira la vérité, si tu sembles vouloir l’y contraindre par la force. DÈIANEIRA. J’irai, car ce que tu dis est sage. LE CHŒUR. Resterons-nous ici ? Que faire ? DÈIANEIRA. Restez. L’homme, sans être appelé, sort de lui-même de la demeure. LIKHAS. Que faut-il annoncer à Héraklès, femme ? Dis-le-moi, car tu vois que je pars. DÈIANEIRA. Tu pars bien promptement, ayant longtemps tardé à venir, et avant que nous ayons repris l’entretien. LIKHAS. Si tu veux apprendre quelque chose, me voici. DÈIANEIRA. Diras-tu sincèrement la vérité ? LIKHAS. Le grand Zeus m’en est témoin ! du moins ce qui m’est connu. DÈIANEIRA. Quelle est cette femme que tu as amenée ici ? LIKHAS. Elle vient d’Euboiè ; mais je ne puis dire de quels parents elle est née. LE MESSAGER. Holà ! toi ! regarde ici. À qui crois-tu parler ? LIKHAS. Et toi, pourquoi m’interroges-tu ? LE MESSAGER. Ose répondre, si tu as l’esprit sain, à ce que je te demande. LIKHAS. Je parle à la reine Dèianeira, fille d’Oineus, épouse de Hèraklès, et, à moins que mes yeux ne me trompent, à ma maîtresse. LE MESSAGER. Voilà ce que je voulais entendre de toi. Tu dis qu’elle est ta maîtresse ? LIKHAS. Certes, avec justice. LE MESSAGER. Quel supplice ne mérites-tu pas, s’il en est ainsi, et si tu avoues ton iniquité envers elle ? LIKHAS. Comment inique ? Pourquoi me parler avec ruse ? LE MESSAGER. Il n’en est rien. C’est toi qui agis ainsi. LIKHAS. Je pars. Vraiment, j’ai été insensé de t’écouter si longtemps. LE MESSAGER. Ne pars pas avant de répondre brièvement à une question. LIKHAS. Parle, si tu veux. En effet, tu n’es pas muet d’habitude. LE MESSAGER. Connais-tu cette captive, que tu as amenée dans la demeure ? LIKHAS. Non. Pourquoi t’en informes-tu ? LE MESSAGER. N’as-tu pas dit que cette femme, que tu feins de ne pas connaître, était Iolè, fille d’Eurytos ? LIKHAS. À qui parmi les hommes ? Qui viendra t’affirmer que j’ai parlé ainsi devant lui ? LE MESSAGER. Un grand nombre de citoyens. La foule des Trakhimens, au milieu de l’Agora, t’a entendu dire cela. LIKHAS. Certes, j’ai répété ce que j’ai entendu ; mais il est différent de rapporter une opinion ou d’affirmer qu’une chose est certaine. LE MESSAGER. Que me parles-tu d’opinion ! N’as-tu pas affirmé par serment que tu amenais cette épouse de Hèraklès ? LIKHAS. Son épouse ? Moi ? Je t’adjure par les dieux, chère maîtresse, dis-moi qui est cet étranger. LE MESSAGER. Un homme qui, présent, t’a entendu dire que c’était à cause de ce désir de Hèraklès que toute une ville avait été détruite, que ce n’était pas une Lydienne mais l’amour seul qui LIKHAS. Que cet homme sorte, ô maîtresse, je t’en prie ! Il n’est pas d’un homme sage de se quereller avec un insensé. DÈIANEIRA. Je t’adjure par Zeus qui lance la foudre sur la haute forêt de l’Oita, ne me cache point la vérité. Ceci ne se passe point entre toi et une femme mauvaise qui ignore la nature des hommes qui ne se réjouissent pas toujours LE CHŒUR. Obéis aux bonnes paroles de cette femme ; tu ne te le reprocheras pas plus tard, et tu auras ma gratitude. LIKHAS. Ô chère maîtresse, puisque je te vois, mortelle parmi les mortels, sage et pleine d’indulgence, je te dirai toute la vérité et ne te cacherai rien. Tout est comme celui-ci l’a dit. Un violent désir de cette DÈIANEIRA. Certes, ma pensée est d’agir ainsi. Je n’augmenterai point mon malheur en résistant vainement aux dieux. Mais rentrons dans la demeure, afin que tu portes un message et des présents en retour de ceux qui m’ont été LE CHŒUR. Strophe. Kypris manifeste toujours sa force invincible. Je ne dirai point les défaites des dieux, ni comment elle trompa le Kronide et le sombre Aidès et Poseidaôn qui ébranle la terre ; mais je dirai quels adversaires se rencontrèrent, Antistrophe. Et l’un était un fleuve doué d’une grande force, sous la forme d’un taureau aux quatre pieds et armé de cornes, Akhélôos, du pays des Oiniades. Et l’autre était venu de Thèba la Bakkhéienne, Épôde. Alors s’éleva le fracas confus des mains, des arcs et des cornes de taureau. Et ils s’enlaçaient, et on entendait le choc horrible de leurs fronts et les gémissements de tous deux. Et la belle vierge délicate, assise au DÈIANEIRA. Ô chères, pendant que l’hôte parle, dans la demeure, aux jeunes captives et s’apprête à partir, j’ai passé secrètement le seuil, et je suis venue à vous afin de vous raconter la ruse que j’ai préparée LE CHŒUR. Certes, si tu as foi en ceci, il nous semble que ton dessein n’est point blâmable. DÈIANEIRA. J’ai foi sans doute, mais j’espère seulement, n’en ayant point encore usé. LE CHŒUR. Il faut tenter, car, quoi qu’il te semble, tu n’auras aucune certitude de la chose, que tu ne l’aies éprouvée. DÈIANEIRA. Nous le saurons bientôt, car je vois l’homme sortir de la demeure, et il arrivera promptement. Mais gardons le silence sur ceci, car une action honteuse accomplie dans l’ombre ne donne point de honte. LIKHAS. Que veux-tu que je fasse ? Ordonne, fille d’Oineus, car je me suis attardé ici trop longtemps. DÈIANEIRA. Je songeais à cela, Likhas, pendant que tu parlais dans la demeure à ces femmes étrangères. Porte en mon nom à Héraklès ce péplos au beau tissu, comme un don fait de mes mains. Quand tu le lui LIKHAS. Ayant toujours usé honnêtement de la science de Hermès, je ne faillirai jamais envers toi. Je porterai ce vase et je répéterai fidèlement les paroles que tu as dites. DÈIANEIRA. Pars donc, car tu sais où en sont les choses dans cette demeure. LIKHAS. Je le sais et je dirai qu’elles sont au mieux. DÈIANEIRA. Tu sais aussi qu’ayant bien accueilli l’étrangère, je l’ai reçue avec beaucoup de bienveillance dans la demeure. LIKHAS. De telle façon que mon cœur en a été stupéfait de joie. DÈIANEIRA. Que pourrais-tu dire de plus ? Je crains, en effet, que tu parles du désir que j’ai de lui avant que tu saches s’il a le même désir de moi LE CHŒUR. Strophe I. Ô vous qui habitez, auprès des sources chaudes et des cimes de l’Oita, parmi les rochers, dans le golfe Malien, le rivage de la déesse vierge ornée de flèches d’or, là où sont les Agoras des Hellènes Antistrophe I. La flûte au doux son vous redira bientôt, non un chant de tristesse, mais le concert sacré de la lyre divine ; car le fils de Zeus et d’Alkmena se hâte vers sa demeure, portant les dépouilles dues à sa puissante Strophe II. Pendant qu’il errait au loin sur la mer, nous l’avons attendu douze mois entiers, et nous ne savions rien de lui. Et sa chère et malheureuse épouse, hélas ! son cœur plein d’angoisse languissait, insatiable de larmes. Mais Antistrophe II. Qu’il arrive, qu’il arrive ! Que sa nef, poussée par de nombreux avirons, ne s’arrête pas avant qu’il soit rentré dans cette ville, ayant quitté l’île où il prépare des sacrifices ! Qu’il arrive, désirable, DÈIANEIRA. Femmes, combien je redoute d’avoir fait au delà de ce que je devais faire ! LE CHŒUR. Qu’est-ce donc, Dèianeira, fille d’Oineus ? DÈIANEIRA. Je ne sais, mais je suis anxieuse, craignant qu’on m’accuse d’avoir causé un grand mal, malgré mon espérance contraire. LE CHŒUR. Est-ce au sujet des présents que tu as envoyés à Héraklès ? DÈIANEIRA. Certes, et je voudrais que personne ne pût se hâter d’agir, si ce n’est avec certitude. LE CHŒUR. Dis-nous, si cela est permis, la cause de ta crainte. DÈIANEIRA. Il est arrivé une chose telle, femmes, que, si je la dis, vous entendrez raconter une merveille inattendue. Le morceau de toison blanche, avec lequel j’ai oint le péplos, s’est évanoui, sans qu’il ait été enlevé LE CHŒUR. Il faut, à la vérité, redouter de terribles calamités, mais non désespérer avant la fin. DÈIANEIRA. L’espoir d’où naît la confiance ne réside pas dans de mauvais desseins. LE CHŒUR. Mais ceux qui n’ont point failli volontairement doivent être pardonnés, et tu mérites d’en faire l’expérience. DÈIANEIRA. De telles paroles conviennent, non à qui a fait le mal, mais à qui n’a à se repentir d’aucune action mauvaise. LE CHŒUR. Il est temps que tu te taises, à moins que tu veuilles tout dire à ton fils. Il était allé à la recherche de son père et voici qu’il revient. HYLLOS. Ô mère ! Que je voudrais qu’une de ces trois choses s’accomplit : ou que tu ne fusses plus vivante, ou que, vivante, un autre te nommât sa mère, ou que tu eusses formé dans ton esprit de meilleurs desseins ! DÈIANEIRA. Qu’ai-je fait, ô enfant, pour mériter tant de haine ? HYLLOS. Sache qu’en ce jour, ton époux, mon père, a péri par toi. DÈIANEIRA. Hélas ! ô fils ! quelle nouvelle apportes-tu ? HYLLOS. La nouvelle de ce qui ne peut plus ne pas être arrivé ; car rien ne peut faire qu’une chose accomplie ne soit pas. DÈIANEIRA. Que dis-tu, ô enfant ? D’où vient que tu sois certain que j’ai commis cette action détestable ? HYLLOS. Moi-même, de mes yeux, j’ai vu le mal cruel de mon père. Je ne l’ai appris de la bouche d’aucun autre. DÈIANEIRA. Parle, où as-tu rencontré l’homme et t’es-tu approché de lui ? HYLLOS. S’il faut que tu saches, il est nécessaire que je dise tout. Lorsqu’il partit, ayant dévasté l’illustre ville d’Eurytos, il emporta les trophées et les prémices de sa victoire. Arrivé au promontoire d’Euboia LE CHŒUR. Pourquoi sors-tu en silence ? Ne t’aperçois-tu pas qu’en te taisant tu donnes raison à l’accusateur ? HYLLOS. Laissez-la sortir. Puisse un vent propice l’éloigner bien loin de mes yeux ! Qu’est-il besoin qu’elle s’honore du nom de mère, elle qui n’agit point comme une mère doit agir ? Qu’elle sorte, joyeuse ! Qu’elle éprouve elle-même LE CHŒUR. Strophe I. Voyez, ô enfants, combien promptement s’est accomplie pour nous la parole fatidique de l’ancienne prophétie, qui disait que la fin du douzième mois mettrait un terme aux travaux du fils de Zeus. Tout s’est réalisé Antistrophe I. Car si l’inévitable ruse mortelle du centaure a mordu ses flancs du venin que la mort a engendré et qu’a enfanté le dragon tacheté, comment verrait-il encore un autre jour, rongé qu’il est maintenant par l’horrible Strophe II. Cette malheureuse, ne se doutant point de cela, et voyant la grande calamité qui, à cause de ces nouvelles noces, menaçait ses demeures, n’a pas compris le sens du conseil fatal d’où est venu cet horrible malheur. Et la Antistrophe II. Mais les destinées se déroulent et révèlent une grande misère ourdie avec ruse. La source des larmes jaillit, le mal se répand, ô dieux ! lamentable et tel que jamais ses ennemis n’en avaient infligé PREMIER DEMI-CHŒUR. Me trompé-je ? N’ai-je pas entendu des lamentations s’échapper des demeures ? Dirais-je vrai ? DEUXIÈME DEMI-CHŒUR. Ce n’est pas une lamentation sourde qui s’élève dans la demeure, mais un douloureux gémissement. Il y a quelque chose de nouveau sous le toit. PREMIER DEMI-CHŒUR. Vois ! vois cette vieille femme qui vient vers nous avec un sombre visage et fronçant le sourcil. Elle va nous donner quelque nouvelle. LA NOURRICE. Ô enfants, que de malheurs terribles nous a causés le don envoyé à Hèraklès ! LE CHŒUR. Quelle nouvelle, ô vieille femme, viens-tu nous annoncer ? LA NOURRICE. Dèianeira a fait son dernier chemin sans marcher. LE CHŒUR. Serait-ce donc qu’elle est morte ? LA NOURRICE. Tu as tout entendu. LE CHŒUR. La malheureuse est morte ? LA NOURRICE. Tu l’apprends de nouveau. LE CHŒUR. Ô malheureuse ! comment dis-tu qu’elle a péri ? LA NOURRICE. Très tristement, d’après le fait. LE CHŒUR. Dis, femme ! quel destin l’a saisie ? LA NOURRICE. Elle s’est tuée. LE CHŒUR. Quelle colère, quelle démence l’a poussée à se donner le coup mortel ? Comment a-t-elle pu, seule, ajouter sa mort à une autre mort ? LA NOURRICE. Avec le tranchant du fer lamentable. LE CHŒUR. Ô malheureuse, as-tu vu cette action horrible ? LA NOURRICE. J’ai vu. J’étais auprès d’elle. LE CHŒUR. Quoi ! comment ? allons, parle. LA NOURRICE. Elle a agi de sa propre main. LE CHŒUR. Que dis-tu ? LA NOURRICE. Ce qui est certain. LE CHŒUR. Elle a fait naître, la nouvelle épouse, elle a fait naître une terrible Érinnys dans ces demeures ! LA NOURRICE. Certes ! Mais si tu avais vu de près ce qu’elle a fait, tu aurais ressenti une plus grande compassion. LE CHŒUR. Et la main d’une femme a pu faire cela ? LA NOURRICE. D’une horrible façon. Tu l’attesteras comme moi, quand tu en seras sûre. Après être rentrée dans la demeure, et quand elle eut vu son fils préparer un lit creux afin de retourner vers son père, s’étant LE CHŒUR. Strophe I. Sur laquelle de ces deux destinées dois-je gémir d’abord ? Laquelle est de beaucoup la plus misérable ? Antistrophe I. Quelles calamités nous avons sous les yeux dans la demeure, et combien nous devons en craindre de nouvelles ! Les maux qu’on subit et ceux qu’on attend sont une même douleur. Strophe II. Puisse un vent souffler sur cette demeure et m’emporter d’ici, afin que je ne meure pas de terreur à la seule vue du brave fils de Zeus ! Car ils disent qu’il approche de ces demeures, rongé d’un mal irrémédiable, horrible Antistrophe II. Mais, tel que le rossignol gémissant, je pleurais un malheur qui n’était pas éloigné. Voici venir, en effet, une foule inaccoutumée d’étrangers. Comme ils marchent, tristes et en silence, à cause de HYLLOS. Ô père, que tu me rends malheureux ! que ferai-je ? quel parti prendre ? hélas ! UN VIEILLARD. Tais-toi, fils, n’éveille pas la cruelle douleur de ton père. Il vit, en effet, bien qu’il incline à la mort. Ferme et mords tes lèvres. HYLLOS. Qu’as-tu dit, vieillard ? il vit ! LE VIEILLARD. Prends garde de l’arracher au sommeil qui le tient et de renouveler ainsi, ô fils, son mal horrible. HYLLOS. Mon cœur ne peut supporter le poids de ma douleur, malheureux que je suis ! HÈRAKLÈS. Ô Zeus ! sur quelle terre suis-je ! parmi quels mortels suis-je couché, consumé de douleurs sans fin ? Ah ! malheureux ! ce mal horrible me ronge de nouveau ! hélas ! LE VIEILLARD. Ne savais-tu pas combien il fallait rester dans le silence et ne point chasser le sommeil de ses paupières ? HYLLOS. Comment supporter avec patience la vue de ce mal ? HÈRAKLÈS. Ô promontoire des sacrés autels Kènaiens, quelle récompense pour tant de victimes offertes ! Ô Zeus, quel supplice tu m’as infligé ! Puissé-je, misérable, n’avoir jamais vu de mes yeux, n’avoir LE VIEILLARD. Ô enfant de cet homme, ce travail est trop lourd et surpasse mes forces. Aide-moi. Tu verras beaucoup mieux que nous comment il peut être sauvé. HYLLOS. Je le touche et je ne puis, ni par moi, ni par ceux qui sont ici, lui donner l’oubli de ses douleurs. Zeus seul le peut. HÈRAKLÈS. Ô enfant, enfant, où es-tu ? Par ici, prends par ici, soulève-moi. Ah ! ah ! ô daimôn ! il revient de nouveau, il revient, le mal misérable, inexorable, horrible, qui me tue ! ô Pallas, Pallas ! il me LE CHŒUR. Amies, j’ai horreur d’entendre les lamentations du roi, et de voir les maux dont un tel homme est tourmenté. HÈRAKLÈS. Oh ! que de maux terribles à dire j’ai supportés à l’aide de mes mains et de mes épaules ! Mais jamais, ni l’épouse de Zeus, ni l’odieux Eurystheus ne m’ont fait tant de mal que la fille rusée d’Oineus, elle LE CHŒUR. Ô misérable Hellas, de quel deuil je te vois menacée, si tu es privée de cet homme ! HYLLOS. Puisque tu me permets de parler, ô père, écoute en silence, bien que tu sois en proie au mal. Je te demanderai en effet ce que tu dois m’accorder. Consens à calmer la fureur qui mord ton âme, car sans cela, tu ne HÈRAKLÈS. Dis brièvement ce que tu veux dire. Rongé par mon mal, je ne comprends pas tes paroles embarrassées. HYLLOS. Je veux parler de ma mère, dire ce qu’elle est devenue et qu’elle n’a point failli de son plein gré. HÈRAKLÈS. Ô très scélérat ! Ainsi tu oses me rappeler le souvenir d’une mère qui a tué ton père ! HYLLOS. Les choses sont telles qu’il ne convient pas que je les taise. HÈRAKLÈS. Il faut d’autant plus te taire après ce qu’elle a fait contre moi. HYLLOS. Mais non après ce qu’elle a fait aujourd’hui. HÈRAKLÈS. Parle donc, mais crains d’être indigne de ta race. HYLLOS. Je parle. Ma mère est morte, tuée. HÈRAKLÈS. Par qui ? tu m’annonces un prodige sinistre. HYLLOS. De sa propre main, non par une autre. HÈRAKLÈS. Ô dieux ! avant, comme il le fallait, qu’elle périt par ma main ! HYLLOS. Tu ne penserais pas ainsi, si tu savais tout. HÈRAKLÈS. Tu commences par d’étranges paroles. Que veux-tu dire ? HYLLOS. Voici. Elle a failli, voulant bien faire. HÈRAKLÈS. Malheureux ! Elle a bien fait, celle qui a tué ton père ! HYLLOS. Ayant vu ta nouvelle épouse dans la demeure et voulant s’assurer ton amour par un philtre, elle s’est trompée. HÈRAKLÈS. Et, parmi les Trakhiniens, quel est ce grand charmeur ? HYLLOS. Le centaure Nessos lui conseilla autrefois de réveiller ton amour à l’aide de ce philtre. HÈRAKLÈS. Hélas ! hélas ! malheureux ! misérable que je suis, je meurs ! je suis tué ! la lumière n’est plus pour moi désormais ! ô dieux ! Je comprends enfin à quelle misère je suis réduit. HYLLOS. Mais ta mère n’est point ici. Elle réside maintenant sur le rivage Tirynthien où elle élève une partie de tes enfants qu’elle a emmenés, et les autres habitent la ville de Théba. Nous, présents HÈRAKLÈS. Écoute donc. C’est le moment, en effet, de te montrer digne d’être nommé mon fils. Il m’a été prédit autrefois par mon père que nul vivant ne me tuerait jamais, mais que la vie me serait enlevée HYLLOS. Ô père, je suis frappé de terreur en écoutant de telles paroles ; cependant, quoi que tu ordonnes, j’obéirai. HÈRAKLÈS. Donne-moi d’abord ta main droite. HYLLOS. Pourquoi demandes-tu ce gage de foi ? HÈRAKLÈS. Ne me la donneras-tu pas et me résisteras-tu ? HYLLOS. Je te la tends, ne te refusant rien. HÈRAKLÈS. Jure maintenant par la tête de Zeus qui m’a engendré. HYLLOS. Pourquoi ? que jurerai-je ? HÈRAKLÈS. D’accomplir ce que j’ordonnerai. HYLLOS. Je le jure et j’en atteste Zeus. HÈRAKLÈS. Si tu y manques, voue-toi aux imprécations. HYLLOS. Il n’en est pas besoin. J’obéirai. Cependant je fais cette imprécation. HÈRAKLÈ S. Connais-tu le faîte de l’Oita consacré à Zeus ? HYLLOS. Je le connais. J’ai souvent accompli des sacrifices sur ce faîte. HÈRAKLÈS. C’est là qu’il te faut porter mon corps, de tes mains et à l’aide de ceux de tes amis que tu voudras. Ayant coupé un grand nombre de chênes robustes et de mâles oliviers, tu y déposeras mon corps, et tu mettras HYLLOS. Hélas ! père, qu’as-tu dit ? qu’attends-tu de moi ? HÈRAKLÈS. Ce que tu dois faire. Sinon, sois le fils de je ne sais quel autre père, mais non plus le mien. HYLLOS. Hélas ! père, encore une fois, quelle action me demandes-tu ? d’être parricide, d’être ton meurtrier ? HÈRAKLÈS. Non pas cela, mais d’être guérisseur, de me sauver des maux qui m’accablent. HYLLOS. Quoi ! si je brûle ton corps, je le guérirai ? HÈRAKLÈS. Si tu as ceci en horreur, au moins fais le reste. HYLLOS. Je ne me refuse point, certes, à te porter. HÈRAKLÈS. Construiras-tu le bûcher, ainsi que je l’ai dit ? HYLLOS. Pourvu qu’il ne soit point touché de mes mains. Mais je ferai le reste et mes soins ne te manqueront pas. HÈRAKLÈS. Cela suffira. Ajoute un moindre service à ceux-ci. HYLLOS. Même s’il était plus grand, je te le rendrais. HÈRAKLÈS. Connais-tu la fille d’Eurytos ? HYLLOS. Tu veux dire Iolè, je pense. HÈRAKLÈS. Tu l’as dit. Donc, fils, je te commande ceci. Après que je serai mort, si tu veux agir pieusement et te souvenir du serment fait à ton père, tu la prendras pour épouse et tu ne me désobéiras point. Qu’aucun HYLLOS. Ô dieux ! Il est mal de s’irriter contre un mourant, mais qui pourrait supporter ceci avec calme ? HÈRAKLÈS. À t’entendre, tu ne veux rien faire de ce que je dis ? HYLLOS. Qui, en effet, prendrait pour épouse, je t’en conjure, celle qui a été seule cause de la mort de ma mère et t’a mis en cet état ? Qui le ferai, à moins d’être rendu insensé par le châtiment HÈRAKLÈS. Cet homme semble se refuser à remplir son devoir auprès d’un mourant comme moi ! Mais l’exécration des dieux sera sur toi si tu ne m’obéis pas. HYLLOS. Hélas ! tu reconnaîtras bientôt que tu parles en proie au mal qui te tient. HÈRAKLÈS. C’est toi qui réveilles mon mal endormi. HYLLOS. Ô malheureux que je suis ! Je ne sais que résoudre au milieu de tant de craintes. HÈRAKLÈS. C’est que tu ne daignes pas écouter celui qui t’a engendré. HYLLOS. Ô père, je t’en conjure, faut-il donc que j’agisse comme un impie ? HÈRAKLÈS. Nulle impiété à faire ce qui plait à mon cœur. HYLLOS. Donc, ce que tu m’ordonnes de faire est juste ? HÈRAKLÈS. Très juste. J’en atteste les dieux. HYLLOS. Je le ferai donc et ne m’y refuse plus, mais j’atteste les dieux que ceci est ton ouvrage. Je ne puis être coupable en t’obéissant, ô père ! HÈRAKLÈS. Tu finis bien. Ajoute la promptitude au bienfait, ô mon enfant, et porte-moi au bûcher avant que la convulsion de mon mal me ressaisisse. Hâtez-vous ! portez-moi ! la fin de mes maux sera ma propre fin ! HYLLOS. Tout va être accompli sans retard, puisque tu l’ordonnes et que tu nous y contrains, père. HÈRAKLÈS. Allons, ô âme rude ! Avant que je souffre de nouveau, étouffe mes cris avec un frein d’acier dans cette épreuve que tu acceptes avec joie, bien que malgré moi ! HYLLOS. Enlevez, compagnons ! Pardonnez-moi cette action et n’accusez que l’iniquité des dieux qui font ceci et regardent sans pitié les terribles douleurs de ceux qu’ils ont engendrés et dont ils se disent les pères. Nul ne prévoit
|
Sophocle
{loadposition position_sophocle} |
