Le Serpent qui danse

Charles Baudelaire (1821-1866)
Recueil : Les Fleurs du Mal (1857) — Spleen et Idéal

Le Serpent qui danse

Que j’aime voir, chère indolente,
              De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
             
Miroiter la peau !
 
Sur ta chevelure profonde
              Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
             
Aux flots bleus et bruns,
 
Comme un navire qui s’éveille
              Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
             
Pour un ciel lointain.
 
Tes yeux, où rien ne se révèle
              De doux ni d’amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
              L’or avec le fer.
 
À te voir marcher en cadence,
              Belle
d’abandon,
On dirait un serpent qui danse
              Au bout d’un bâton.
 
Sous le fardeau de ta paresse
             
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
              D’un jeune éléphant,
 
Et ton corps se penche et s’allonge
              Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
              Ses vergues dans l’eau.
 
Comme un flot grossi par la fonte
              Des glaciers grondants,
Quand l’eau de ta bouche remonte
             
Au bord de tes dents,
 
Je crois boire un vin de Bohême,
              Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
             
D’étoiles mon cœur !

 

 

Charles Baudelaire

 

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