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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Après la mort de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Après la mort de Laure – Sonnets M-41 à M-50(309/366) – Sonnet M-41 : Laure a été un véritable miracle de beauté ; il lui est donc impossible de la décrire telle qu’elle fut. Sonnet M-41 Laure a été un véritable miracle de beauté ; il lui est donc impossible de la décrire telle qu’elle fut. L’alto et novo miracol ch’a’ dí nostri vuol ch’i’ depinga a chi nol vide, e ‘l mostri, Non son al sommo anchor giunte le rime: Chi sa pensare, il ver tacito estime, Le sublime et nouveau miracle qui, de nos jours, apparut au monde et ne voulut pas rester avec lui — car le ciel ne fit que nous la montrer, puis la rappela à lui pour orner ses chœurs étoilés — Amour veut que je le dépeigne et que je le montre à qui ne le vit pas, Amour qui tout d’abord me délia la langue, puis mille fois en vain mit en œuvre génie, temps, plumes, parchemins et encre. Mes rimes ne sont pas encore parvenues au faîte ; je le sens en moi, et quiconque jusqu’ici a parlé d’amour ou en a écrit, le sent bien aussi. Que celui qui sait, par la pensée, discerner le vrai devant lequel tout style est impuissant, apprécie mon silence, et puis qu’il soupire : Donc, bienheureux les yeux qui la virent vivante ! ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-42 Le printemps, joyeux pour tous, l’attriste en lui rappelant ses maux. Zephiro torna, e ‘l bel tempo rimena, Ridono i prati, e ‘l ciel si rasserena; Ma per me, lasso, tornano i piú gravi et cantar augelletti, et fiorir piagge, Zéphir revient, et il ramène le beau temps, et les fleurs et les herbes, sa douce famille ; et les gazouillements de Progné, et les plaintes de Philomèle ; et le printemps candide et vermeil. Les prés rient et le ciel se rassérène ; Jupiter se réjouit de voir sa fille ; l’air et l’eau, et la terre, tout est plein d’amour ; tous les animaux se remettent à aimer. Mais pour moi, hélas ! reviennent plus pesants les soupirs que tire du plus profond de mon cœur celle qui en emporta les clefs au ciel. Et les petits oiseaux qui chantent, et les coteaux qui fleurissent, et les belles dames honnêtes au suave maintien, sont un désert et des bêtes cruelles et sauvages. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-43 La plainte du rossignol lui rappelle celle qu’il croyait ne jamais perdre. Quel rosignol, che sí soave piagne, et tutta notte par che m’accompagne, O che lieve è inganar chi s’assecura! Or cognosco io che mia fera ventura Ce rossignol qui pleure d’une façon si suave, peut-être ses petits ou sa chère compagne, remplit de douceur le ciel et les campagnes de tant de notes mélancoliques et tendres ! Et toute la nuit, il semble m’accompagner et me rappeler ma cruelle destinée ; car je n’ai pas à me plaindre d’un autre que moi ; car je ne croyais pas que la Mort eût pouvoir sur les divinités. Oh ! qu’il est facile de tromper celui qui n’a pas de soupçon ! Ces deux belle lumières, bien plus éclatantes que le soleil, qui eût jamais pensé les voir devenir une terre obscure ? Maintenant je reconnais que ma cruelle destinée veut que je vive dans les larmes, pour apprendre comment il n’est rien ici-bas de plaisant et de durable. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-44 Rien ne peut plus le consoler ! sinon l’espoir de mourir afin de la revoir. Né per sereno ciel ir vaghe stelle, né d’aspettato ben fresche novelle né altro sarà mai ch’al cor m’aggiunga, Noia m’è ‘l viver sí gravosa et lunga Ni dans le ciel serein la marche des errantes étoiles, ni sur la mer tranquille les navires goudronnés, ni par les campagnes les cavaliers en armes, ni par les bois les bêtes agiles et joyeuses ; Ni les fraîches nouvelles d’un bien attendu ; ni les récits d’amour en un style noble et orné ; ni parmi les claires fontaines et les prés verdoyants, les doux chants des honnêtes et belles dames ; Ni autre chose ne m’arrivera jamais au cœur, si bien dût-elle l’ensevelir avec elle, celle qui fut seule pour mes yeux une lumière et un miroir. Vivre m’est un ennui si grave et si long que j’appelle la fin à cause du grand désir de revoir celle qu’il eut mieux valu ne pas voir. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-45 Il désire être réuni à celle qui, le privant de tout bien, lui a encore ravi le cœur. Passato è ‘l tempo omai, lasso, che tanto Passato è ‘l viso sí leggiadro et santo, Ella ‘l se ne portò sotterra, e ‘n cielo Cosí disciolto dal mortal mio velo Le temps est désormais passé, hélas ! où j’ai vécu au milieu du feu dans une fraîcheur si grande ; elle n’est plus, celle sur qui j’ai pleuré et écrit ; mais elle m’a Il n’est plus, le visage si gracieux et si saint ; mais en s’en allant, il m’a fixé ses deux yeux au cœur, au cœur qui fut jadis à moi, car il est parti, suivant celle qui l’avait roulé dans Elle l’a emporté sous terre et au ciel, où maintenant elle triomphe ornée du laurier que lui valut son honnêteté invaincue. Ainsi, débarrassé de mon voile mortel, qui me retient ici de force, puissé-je être avec eux, libre de soupirs, parmi les âmes bienheureuses ! ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-46 Il se plaint de n’avoir pas prévu ses malheurs, le dernier jour qu’il la vit. Mente mia, che presaga de’ tuoi damni, agli atti, a le parole, al viso, ai panni, Qual dolcezza fu quella, o misera alma ! quando a lor come a’ duo amici piú fidi Mon âme, toi qui, prévoyant tes maux, et déjà pensive et triste au temps heureux, a cherché si soigneusement dans la vue aimée un apaisement pour tes angoisses futures ; Aux gestes, aux paroles, au visage, aux vêtements, à la pitié nouvelle mêlée de douleur, tu pus dire, si tu t’es aperçue de tout cela : voici le dernier jour de mes douces années. Quelle douceur fut celle-ci, ô misérable âme ! comme nous brûlions au moment où je vis les yeux que je ne devais jamais revoir ! Quand, au moment de les quitter, je leur laissai en garde, comme à mes deux plus fidèles amis, ce que j’avais de plus précieux : mes chères pensées et mon cœur. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-47 La mort la lui ravit, alors qu’il pouvait sans crainte s’entretenir avec elle. Tutta la mia fiorita et verde etade Già incomminciava a prender securtade Presso era ‘l tempo dove Amor si scontra Morte ebbe invidia al mio felice stato, Ma saison verte et fleurie était entièrement passée et déjà je sentais s’attiédir le feu qui brûla mon cœur ; et j’étais arrivé au point où la vie descend, Déjà ma chère ennemie commençait à se rassurer peu à peu de ses soupçons, et sa douce honnêteté tournait en jeu mes peines acerbes. Le temps était proche où Amour se rencontre avec la Chasteté, et où il est permis aux amants de s’asseoir ensemble et de parler de ce qui leur arrive. La Mort envia mon heureux état, ou plutôt mon espoir, et elle vint à sa rencontre au milieu du chemin, comme un ennemi armé. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-48 Si elle vivait maintenant, il pourrait s’entretenir librement avec elle. Tempo era omai da trovar pace o triegua ché, come nebbia al vento si dilegua, Poco avev’a ‘ndugiar, ché gli anni e ‘l pelo Con che honesti sospiri l’avrei detto Il était temps désormais de trouver paix ou trêve en une telle guerre ; et j’étais peut-être en voie de la trouver, n’eût été que celle qui nivèle nos conditions inégales, Car, de même que le brouillard se dissipe au vent, ainsi elle a traversé rapidement sa vie, celle qui me guida autrefois avec ses beaux yeux, et qu’il me faut maintenant suivre avec la pensée. Il nous restait peu de temps à attendre ; car les années changeaient nos cheveux et nos habitudes ; aussi, je n’avais pas éveillé le soupçon en m’entretenant avec elle de mon mal. Avec quels chastes soupirs je lui aurais dit mes longues peines, qu’elle voit maintenant du ciel, j’en suis sûr, et dont elle s’afflige encore avec moi ! ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-49 Il a perdu en un instant cette chère paix qui devait être la récompense de son amour. Tranquillo porto avea mostrato Amore Già traluceva a’ begli occhi il mio core, Pur vivendo veniasi ove deposto et ella avrebbe a me forse resposto Amour avait montré un port tranquille à ma longue et furieuse tempête, dans les années de l’âge mûr et chaste qui se dépouille des vices et se revêt de vertu et d’honneur. Déjà mon cœur devenait plus visible aux beaux yeux, et ma foi profonde leur était moins importune. Ah ! Mort cruelle, comme tu es prompte à arracher en si peu d’heures le fruit de mainte année ! Pourtant, si elle eût vécu, j’arrivais au moment où j’aurais pu, en lui parlant, déposer dans ses chastes oreilles l’antique fardeau de mes douces pensées ; Et où elle m’aurait peut-être répondu, en soupirant, quelque sainte parole, nos visages et nos cheveux étant l’un et l’autre changés. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-50 Il a l’image de Laure si vivement gravée au cœur, qu’il lui parle comme si elle était présente. Al cader d’una pianta che si svelse vidi un’altra ch’Amor obiecto scelse, Quel vivo lauro ove solean far nido al ciel translato, in quel suo albergo fido À la chute d’une plante qui a été arrachée comme celle que le fer ou le vent déracine, répandant à terre les dépouilles de sa partie supérieure, et montrant au soleil sa tige J’en vis une autre qu’Amour prit pour objet, et à qui Calliope et Euterpe m’ont donné comme sujet, car elle m’a envahi le cœur et y a établi sa propre demeure, de même qu’un lierre fait Ce Laurier vivant, où avaient coutume de faire leur nid les hautes pensées et mes soupirs ardents qui n’émurent jamais le feuillage des beaux rameaux, Transporté au ciel, a laissé ses racines en sa fidèle demeure ; c’est pourquoi il s’y trouve encore quelqu’un pour appeler avec de tristes accents, et il ne s’y trouve personne pour y répondre.
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Pétrarque
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