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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Après la mort de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Après la mort de Laure – Sonnets M-21 à M-30(289/366) – Sonnet M-21 : Il reconnaît maintenant combien Laure était sage en se montrant sévère envers lui. Sonnet M-21 Il reconnaît maintenant combien Laure était sage en se montrant sévère envers lui. L’alma mia fiamma oltra le belle bella, Or comincio a svegliarmi, et veggio ch’ella Lei ne ringratio, e ‘l suo alto consiglio, O leggiadre arti et lor effetti degni, Ma sublime flamme, belle entre les plus belles, et à qui ici-bas le ciel fut si ami et si favorable, est retournée trop tôt pour moi dans son pays et vers l’étoile sa pareille. Maintenant, je commence à me réveiller, et je vois qu’elle a agi pour le mieux en résistant à mon désir, et en tempérant par un regard doux et sévère ces ardentes volontés juvéniles. Je lui en rends grâce, ainsi qu’à sa haute sagesse, car avec son beau visage et ses suaves dédains, elle me fit, au milieu de mon ardeur, penser à mon salut. Ô gracieux artifices, ô effets dignes d’eux : l’un a opéré avec la langue, l’autre avec les yeux, de façon que moi j’ai acquis de la gloire pour elle, et elle, de la vertu pour moi. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-22 Il traitait de cruelle celle qui le guidait vers la vertu. Il s’en repend et la remercie. Come va ‘l mondo ! or mi diletta et piace O speranza, o desir sempre fallace, Ma ‘l ceco Amor et la mia sorda mente Benedetta colei ch’a miglior riva Comme va le monde ! maintenant je me délecte et je me plais à ce qui me déplaisait le plus ; maintenant je vois et je sens que ce fut pour mon salut que je souffris, et que j’eus à soutenir une courte guerre Ô espérance, ô désir toujours trompeur ! et cent fois plus trompeur celui des amants ! oh ! combien c’eût été pis si j’avais reçu contentement de celle qui siège maintenant au Mais l’aveugle Amour et mon esprit sourd s’égaraient si bien, qu’il me fallait aller de vive force là où était la mort. Bénie soit celle qui dirigea ma course vers une meilleure rive, et qui, me leurant, réfréna ma volonté impie et ardente, pour m’empêcher de périr. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-23 Triste le jour et la nuit, il lui semble la voir au lever de l’Aurore, et cela redouble sa peine. Quand’io veggio dal ciel scender l’Aurora O felice Titon, tu sai ben l’ora I vostri dipartir’ non son sí duri, le mie notti fa triste, e i giorni oscuri, Quand je vois du ciel descendre l’Aurore avec son front de roses et avec ses cheveux d’or, Amour vient m’assaillir ; et je pâlis et je dis en soupirant : c’est là qu’est Laure maintenant. Ô bienheureux Tithon ! tu sais bien l’heure où tu retrouveras ton cher trésor ; mais moi que dois-je faire du doux laurier ? Car si je veux le revoir, il faut que je meure. Vos séparations ne sont pas si cruelles ; car au moins elle a coutume de revenir la nuit, celle qui n’a pas en mépris tes cheveux blancs ; Elle fait mes nuits tristes et mes jours obscurs, celle qui a emporté mes pensées, et qui ne m’a rien laissé d’elle que son nom. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-24 Il doit cesser de parler de ses grâces et de ses beautés qui n’existent plus. Gli occhi di ch’io parlai sí caldamente, le crespe chiome d’òr puro lucente Et io pur vivo, onde mi doglio et sdegno, Or sia qui fine al mio amoroso canto: Les yeux dont j’ai parlé si chaudement, et les bras, et les mains, et les pieds, et le visage qui m’avaient si bien ravi à moi-même, et avaient fait de moi quelque chose de distinct de tous les autres ; Les cheveux crespelés, reluisant d’or pur, et l’éclair du rire angélique qui faisaient d’habitude un paradis sur la terre, sont un peu de poussière qui ne sent plus rien. Et moi pourtant je vis ; je m’en afflige et je m’en indigne, resté que je suis sans la lumière que j’aimais tant, au milieu d’une grande tempête et sur un navire désemparé. Or, qu’ici finisse mon chant amoureux ; la veine de mon génie habituel est tarie, et ma cithare s’est changée en pleurs. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-25 Il reconnaît trop tard combien plurent ses rimes. Il voudrait les polir davantage, mais il ne peut. S’io avesse pensato che sí care Morta colei che mi facea parlare, Et certo ogni mio studio in quel tempo era Pianger cercai, non già del pianto honore: Si j’avais pensé que les rimes dans lesquelles j’exhalais mes soupirs fussent d’un tel prix, je les aurais faites, dès le premier jour où je me mis à soupirer, plus nombreuses comme quantité Après la mort de celle qui me faisait parler, et qui occupait la cime de mes pensées, je ne puis, n’ayant plus une assez douce lime, de rimes âpres et sombres en faire de suaves et de claires. Et certes tout mon souci en ce temps-là, était uniquement de soulager, par un moyen quelconque, mon cœur douloureux, et non d’acquérir de la renommée. Je cherchai à pleurer, et non à tirer gloire de mes pleurs. Maintenant, je voudrais bien plaire ; mais, silencieux et las que je suis, cette noble dame m’appelle à elle. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-26 Laure morte, il a perdu tout son bien, et il ne lui reste plus qu’a soupirer. Soleasi nel mio cor star bella et viva, L’alma d’ogni suo ben spogliata et priva, ché piangon dentro, ov’ogni orecchia è sorda, Veramente siam noi polvere et ombra, Elle avait coutume, belle et vivante, d’être en mon cœur comme une grande dame en un lieu humble et de basse condition ; maintenant je suis devenu, par son trépas, non pas seulement mortel, mais mort ; et elle est devenue L’âme dépouillée et privée de tout son bien, Amour dépouillé et privé de sa lumière, devraient, de pitié, faire se rompre un rocher. Mais il n’y à personne pour raconter Car ils pleurent en dedans, où toute oreille est sourde, excepté la mienne, sur laquelle pèse une si grande douleur, qu’il ne me reste plus rien qu’à soupirer. Vraiment, nous ne sommes que poussière et ombre ; vraiment, le désir est aveugle et insensé ; vraiment, l’espérance est trompeuse. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-27 Comme il ne pense qu’à elle, il espère que maintenant elle tournera les regards vers lui. Soleano i miei penser’ soavemente Poi che l’ultimo giorno et l’ore extreme O miracol gentile, o felice alma, Ivi à del suo ben far corona et palma Mes pensers avaient coutume de s’entretenir doucement ensemble de leur objet ; la pitié se joint à eux et se repent d’avoir tant tardé ; peut-être maintenant parle-t-elle de nous, et peut-être elle Depuis que le dernier jour et les heures suprêmes l’ont enlevée à cette vie d’à présent, elle voit, du ciel, quelle est ma situation ; elle l’entend, elle là comprend ; c’est la seule Ô noble merveille ! ô âme bienheureuse ! ô beauté sans exemple, sublime et rare, qui est si vite retournée d’où elle était sortie ! Là, elle reçoit, pour ce qu’elle a fait de bien, la couronne et la palme, celle que rendirent si fameuse et si illustre au monde sa grande vertu et ma fureur. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-28 Il se félicite de mourir malheureux par elle. I’ mi soglio accusare, et or mi scuso, Invide Parche, sí repente il fuso Ché non fu d’allegrezza a’ suoi dí mai, togliendo anzi per lei sempre trar guai D’ordinaire je m’accuse ; et maintenant je m’excuse, ou plutôt je me glorifie, m’en tenant pour beaucoup plus estimable, de l’honnête prison où j’ai été, de la blessure, à Envieuses Parques, comme vous avez promptement brisé le fuseau qui dévidait un fil doux et brillant à mon lien, ainsi que cette flèche dorée et rare qui me rendit la mort plus plaisante qu’elle n’est Car jamais, au temps de Laure, il n’y eut d’âme si avide d’allégresse, de liberté et de vie, qui ne changeât sa nature et ses habitudes, Aimant mieux gémir sans cesse pour elle, que chanter pour toute autre, et satisfaite de mourir d’une telle blessure, et de vivre en un tel lien. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-29 Il rendra immortelle cette Dame chez laquelle l’honnêteté et la beauté cohabitaient en paix. Due gran nemiche inseme erano agiunte, et or per Morte son sparse et disgiunte: L’atto soave, e ‘l parlar saggio humile sono spariti; et s’al seguir son tardo, Deux grandes ennemies, la beauté et l’honnêteté, étaient réunies ensemble dans une paix telle que jamais son âme sainte ne ressentit de rébellion depuis qu’elles étaient venues Et maintenant la mort les a dispersées et disjointes ; l’une est dans le ciel qui s’en glorifie et s’en vante ; l’autre est sous la terre qui voile les beaux yeux d’où sortirent jadis tant d’amoureux La suave attitude, et le parler sage et humble qui provenaient de haut lieu, et le doux regard qui me perçait le cœur — et qui l’émeut encore — Sont disparus ; et si je tarde à les suivre, peut-être arrivera-t-il que je consacrerai avec ma plume fatiguée ce beau et noble nom. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-30 En se rappelant sa vie passée, il frémit et confiait la propre misère. Quand’io mi volgo indietro a mirar gli anni rotta la fe’ degli amorosi inganni, i’ mi riscuoto, et trovomi sí nudo, O mia stella, o Fortuna, o Fato, o Morte, Quand je me tourne en arrière pour regarder les années qui, en fuyant, ont dispersé mes pensers, éteint le feu où je brûlai tout en gelant, mis un terme à mon repos plein d’angoisses, Rompu la foi des amoureux mensonges, fait deux parts seulement de mon unique bien, dont l’une est dans le ciel et l’autre dans la terre, et perdu tout le fruit de mes peines ; Je tressaille, et je me trouve si nu que je porte envie au sort le plus misérable, tant j’ai compassion et peur de moi-même. Ô mon étoile, ô fortune, ô destin, ô mort, ô jour à jamais doux et cruel pour moi, en quel état d’abaissement vous m’avez mis !
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Pétrarque
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