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À moi. L’histoire d’une de mes folies. Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne. J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise, Je faisais une louche enseigne d’auberge. Pleurant, je voyais de l’or — et ne pus boire. — ——————— À quatre heures du matin, l’été, Là-bas, dans leur vaste chantier Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles, Ô, pour ces Ouvriers charmants Ô Reine des Bergers, La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe. Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très-franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots ! Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J’étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j’enviais la félicité des bêtes, — les chenilles, qui représentent Mon caractère s’aigrissait. Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances : CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR Qu’il vienne, qu’il vienne, J’ai tant fait patience Qu’il vienne, qu’il vienne, Telle la prairie J’aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m’offrais au soleil, dieu de feu. « Général, s’il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !
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Arthur Rimbaud
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