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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Après la mort de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Après la mort de Laure – Sonnets M-81 à M-89(361/366) – Sonnet M-81 : Les sages conseils de Laure le font rentrer en lui-même. Sonnet M-81 Les sages conseils de Laure le font rentrer en lui-même. Dicemi spesso il mio fidato speglio, Obedir a Natura in tutto è il meglio, et veggio ben che ‘l nostro viver vola di lei ch’è or dal suo bel nodo sciolta, Souvent mon fidèle miroir, voyant mon esprit fatigué et mon corps si changé, et disparaître ma souplesse et ma force, me dit : « — Ne te le dissimule plus, tu es déjà vieux. « En tout, le mieux est d’obéir à la Nature, car à vouloir lutter contre elle, le temps a raison de nous. — » Alors soudain, comme l’eau éteint le feu, je me réveille d’un long Et je vois bien que notre vie s’envole, et qu’on ne peut pas être plus d’une fois ; et au milieu du cœurme résonne une parole De celle qui est maintenant délivrée de son beau lien, mais qui, pendant sa vie, fut si unique au monde, qu’à toutes, si je ne me trompe, elle a ôté la renommée. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-82 Il a tellement fixé sa pensée sur Laure, qu’il lui semble être avec elle dans le ciel, et lui parler. Volo con l’ali de’ pensieri al cielo Talor mi trema ‘l cor d’un dolce gelo Menami al suo Signor: allor m’inchino, Responde: – Egli è ben fermo il tuo destino; Je vole si souvent au ciel avec les ailes de la pensée, qu’il me semble presque être un de ceux qui y ont leur trésor, laissant sur la terre mon voile déchiré. Parfois mon cœur tremble d’un doux frisson, entendant celle pour laquelle je pâlis, me dire : « — Ami, maintenant je t’aime et je t’honore, parce que tu as changé d’habitudes et de cheveux. — Elle me mène vers son Seigneur ; alors je m’incline, le priant humblement de consentir à ce que je reste à contempler l’un et l’autre visage. Il répond : ta destinée est bien arrêtée ; si elle tarde encore vingt ou trente ans à s’accomplir, cela te paraîtra trop long, et cela ne sera cependant pas beaucoup. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-83 Délivré des filets de l’amour, dégoûté et las de la vie, il retourne à Dieu. Morte à spento quel sol ch’abagliar suolmi, di ch’io veggio ‘l mio ben; et parte duolmi. Fuor di man di colui che punge et molce, et al Signor ch’i’ adoro et ch’i’ ringratio, La Mort a éteint ce Soleil qui a coutume de m’éblouir, et mes yeux, entiers et sains, sont dans les ténèbres ; celle par laquelle je sentis le froid et le chaud, est maintenant poussière ; mes lauriers C’est ce qui fait que je vois mon bien, et qu’en même temps je m’afflige. Je n’ai plus personne qui épouvante et qui enhardisse mes pensers, qui les glace et les réchauffe, ni qui les remplisse d’espérance Hors des mains de celui qui blesse et guérit, et qui autrefois a fait de moi un si long carnage, je me trouve en une liberté amère et douce. Et vers le Seigneur que j’adore et auquel je rends grâces, et qui d’un mouvement de sourcil gouverne et soutient le ciel, je reviens fatigué, non moins que rassasié de vivre. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-84 Il reconnaît ses fautes ; il s’en repent et prie Dieu de le sauver des peines éternelles. Tenemmi Amor anni ventuno ardendo, Omai son stanco, et mia vita reprendo pentito et tristo de’ miei sí spesi anni, Signor che ‘n questo carcer m’ài rinchiuso, Amour me tint vingt-un ans brûlant joyeusement dans le feu, et plein d’espérance dans la douleur. Depuis que ma Dame, et mon cœur avec elle, sont montés au ciel, il m’a tenu dix autres années à Désormais je suis fatigué, et je retire ma vie d’une si grande erreur qui a quasi éteint le germe de la vertu ; et je te remets dévotement, ô souverain Dieu, ce qui me reste d’existence, Triste et repentant de mes années ainsi dépensées, car elles devaient se dépenser pour un meilleur usage, à chercher la paix et à finir les tourments. Seigneur qui m’as enfermé dans cette prison, tire m’en sain et sauf des dams éternels, car je connais ma faute et je ne l’excuse pas. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-85 Il s’humilie devant Dieu et implore sa grâce. I’ vo piangendo i miei passati tempi Tu che vedi i miei mali indegni et empi, sí che, s’io vissi in guerra et in tempesta, A quel poco di viver che m’avanza Je vais pleurant mes temps passés que j’ai consacrés à aimer une chose mortelle, sans élever mon vol, ayant cependant les ailes pour donner peut-être de de moi des exemples non vils. Toi qui vois mes maux indignes et coupables, Roi du ciel, invisible, immortel, secourres mon âme égarée et fragile, et supplée à son défaut par ta grâce, Afin que, si je vécus dans les luttes et la tempête, je meure en paix et dans le port ; et si le séjour fut inutile, qu’au moins le départ soit honorable. Au peu de vie qui me reste et à ma mort, que ta main daigne être propice. Tu sais bien que je n’ai pas d’espérance en d’autres. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-86 Il doit son propre salut à la vertueuse conduite de Laure à son égard. Dolci durezze, et placide repulse, gentil parlar, in cui chiaro refulse divino sguardo da far l’uom felice, or presto a confortar mia frale vita: Douces cruautés et placides refus, pleins de chaste amour et de pitié ; charmants dédains qui tempérèrent — je m’en aperçois maintenant — mes désirs enflammés et stupides Gentil parler, où brillait clairement la suprême courtoisie jointe à la suprême honnêteté ; fleur de vertu, source de beauté qui chasse de mon cœur toute pensée vile ; Divin regard, à rendre l’homme heureux, tantôt cruel à refréner mon esprit ardent pour ce qui est justement défendu, Tantôt prompt à réconforter ma frêle existence ; cette belle diversité fut la racine de mon salut, qui autrement était perdu. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-87 Elle était si pleine de grâces, qu’à sa mort la courtoisie et l’amour quittèrent ce monde. Spirto felice che sí dolcemente già ti vid’io, d’onesto foco ardente, la qual tu poi, tornando al tuo fattore, Nel tuo partir, partí del mondo Amore Bienheureux esprit, qui si doucement tournas ces yeux plus clairs que le soleil, et qui exhalas les soupirs et les vives paroles qui résonnent encore à mon âme, Jadis je te vis, brûlant d’un chaste feu, mouvoir parmi les herbes et les violettes, non comme une dame, mais comme un ange seul, les pas de celle qui maintenant m’est plus que jamais présente ; Laquelle ensuite, retournant vers ton Créateur, tu laissas dans la terre, ainsi que le voile suave qui, par une haute destinée, te vint en partage. À ton départ, Amour partit du monde ainsi que Courtoisie, et le Soleil tomba du ciel, et la Mort commença à devenir douce. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-88 Ah ! que ta main vienne en aide à mon génie haletant, Amour … Deh porgi mano a l’affannato ingegno, dammi, signor, che ‘l mio dir giunga al segno Responde: – Quanto ‘l ciel et io possiamo, Forma par non fu mai dal dí ch’Adamo Ah ! que ta main vienne en aide à mon génie haletant, Amour, ainsi qu’à mon style fatigué et fragile, pour parler de celle qui est devenue immortelle et citoyenne du céleste royaume. Accorde-moi, Seigneur, que mon dire arrive à égaler ses mérites, ce à quoi il ne peut atteindre par lui-même, puisqu’il n’y eut pas de vertu ni de beauté égale dans ce monde qui ne fut pas Amour répond : — Tout ce que le ciel et moi pouvons, tout ce que peuvent les bons conseils et les entretiens honnêtes, fut réuni dans celle que la Mort nous a ravie. Il n’y eut jamais de femme pareille, depuis le jour où Adam ouvrit les yeux pour la première fois ; et maintenant que cela suffise, je le dis en pleurant, et toi en pleurant tu l’écris. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet M-89 Le chant triste d’un petit oiseau lui rappelle ses propres chagrins. Vago augelletto che cantando vai, se, come i tuoi gravosi affanni sai, I’ non so se le parti sarian pari, ma la stagione et l’ora men gradita, Bel oiselet qui vas chantant ou pleurant tes jours passés, en voyant la nuit et l’hiver à tes côtés, et le jour ainsi que les mois joyeux derrière tes épaules ! Si, comme tu connais tes maux pesants, tu connaissais mon état semblable au tien, tu viendrais dans le sein de cet inconsolé pour partager avec lui les douloureuses plaintes. Je ne sais si les parts seraient égales ; car celle que tu pleures est peut-être en vie, tandis que la Mort et le Ciel sont tant avares pour moi. Mais la saison et l’heure moins propice, ainsi que le souvenir des douces années et des années amères, m’invitent à te parler avec pitié.
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Pétrarque
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