|
Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Pendant la vie de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Pendant la vie de Laure – Sonnets 161 à 170(217/366) – Sonnet 161 : Il se repent de s’être laissé emporter à l’indignation contre une beauté qui lui rend encore la mort douce. Sonnet 161 Il se repent de s’être laissé emporter à l’indignation contre une beauté qui lui rend encore la mort douce. Già desïai con sí giusta querela et l’empia nube, che ‘l rafredda et vela, Or non odio per lei, per me pietate ma canto la divina sua beltate, Déjà j’ai voulu exhaler ma si juste plainte, et me faire entendre en si brûlantes rimes, qu’une flamme de pitié se fît sentir au cœur endurci qui reste glacé en plein été Et que l’impitoyable nue qui le refroidit et le voile, se rompît au souffle de mon ardente parole ; ou bien que celle qui me cache ses beaux yeux, ce qui me ronge, devînt odieuse aux autres. Maintenant je ne cherche pas la haine pour elle, mais la pitié pour moi ; car je ne veux pas l’une et je ne puis pas avoir l’autre. Ainsi l’exige mon étoile, ainsi l’exige ma cruelle destinée. Mais je chante sa divine beauté, afin que, lorsque je serai délivré de cette chair, le monde sache que ma mort est douce. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 162 Laure est un soleil. Tout sera beau tant qu’elle vivra ; tout deviendra obscur à sa mort. Tra quantunque leggiadre donne et belle Amor par ch’a l’orecchie mi favelle, Come Natura al ciel la luna e ‘l sole, et al mar ritollesse i pesci et l’onde: Quelque gracieuses et belles que soient toutes les dames parmi lesquelles apparaisse celle qui n’a pas sa pareille au monde, elle est habituée, rien qu’avec son beau visage, à faire des autres ce que fait le soleil Il me semble qu’Amour me parle à l’oreille, disant : tant que celle-ci se montrera sur terre, la vie sera belle, et puis nous la verrons s’assombrir ; nous verrons périr les vertus et mon règne avec elles. Comme si Nature enlevait au ciel la lune et le soleil, les vents à l’air ; à la terre les herbes et les feuillages ; à l’homme l’intelligence et la parole, Et à la mer les poissons et les ondes ; ainsi et bien plus s’obscurciront les choses et le soleil, si la mort ferme et cache ses yeux. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 163 Le soleil se lève et les étoiles disparaissent ; Laure se lève et le soleil disparaît. Il cantar novo e ‘l pianger delli augelli Quella ch’à neve il vòlto, oro i capelli, Cosí mi sveglio a salutar l’aurora, I’ gli ò veduti alcun giorno ambedui Les chants nouveaux et les plaintes des oiseaux font, au lever du jour, se réveiller les vallons, mêlés au murmure des liquides descendant, étincelants et rapides, le long de leurs fraîches rives. Celle qui a le visage de neige et les cheveux d’or, et dont l’amour ne contint jamais tromperies ni méprises, me réveille au son des ballets amoureux, peignant les cheveux blancs de son vieil époux. Ainsi je m’éveille pour saluer l’Aurore et le Soleil qui est avec elle, et plus encore cet autre soleil dont je fus tellement ébloui dans mes premiers ans, et qui m’éblouit encore. Je les ai vus un jour se lever tous les deux ensemble, et, en un même instant, en une même heure, j’ai vu l’un effacer les étoiles, et s’effacer lui-même devant l’autre. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 164 Il demande à Amour où il a pris toutes les grâces dont il a paré Laure. Onde tolse Amor l’oro, et di qual vena, onde le perle, in ch’ei frange et affrena Da quali angeli mosse, et di qual spera, Di qual sol nacque l’alma luce altera Où et à quelle veine Amour a-t-il pris l’or pour faire les deux tresses blondes ? Sur quels buissons a-t-il cueilli les roses, en quelle plaine a-t-il ramassé la tendre et fraîche rosée, auxquelles il Où a-t-il pris les perles entre lesquelles il brise et retient les douces, honnêtes et précieuses paroles ? où les nombreuses et si divines beautés de ce front plus serein que le ciel ? De quels anges et de quelle sphère vient ce chant céleste qui me ronge tellement, que désormais il me reste bien peu à perdre ? De quel Soleil naquit la douce et éclatante lumière de ces beaux yeux qui me tiennent tour à tour en guerre et en paix, qui me cuisent le cœur dans la glace et dans le feu ? ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 165 En regardant les yeux de Laure, il se sent mourir ; mais il ne peut s’en détacher. Qual mio destìn, qual forza o qual inganno, Danno non già, ma pro; sí dolci stanno Sento i messi di Morte, ove apparire Amor con tal dolcezza m’unge et punge, Quel destin, quelle force ou quelle tromperie m’a reconduit désarmé au champ où je suis toujours vaincu ? Et si je m’en échappe, devrai-je m’en étonner ; si je meurs, devrai-je considérer Ce n’est pas un mal, mais un bien, si doux se maintiennent en mon cœur les étincelles et l’éclatante lueur qui l’éblouissent et le rongent, et dont moi-même je suis consumé ; et voici déjà Je sens les messagers de mort, alors que je vois les beaux yeux apparaître et flamboyer de loin ; puis s’il arrive qu’en l’approchant elle les tourne sur moi, Amour m’oint et me point d’une telle douceur, que je ne puis y repenser, loin de pouvoir le redire ; car ni génie, ni langue ne peuvent atteindre à la vérité. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 166 Ne la trouvant pas avec ses amies, il leur demande pourquoi. – Liete et pensose, accompagnate et sole, – Liete siam per memoria di quel sole; – Chi pon freno a li amanti, o dà lor legge? Ma spesso ne la fronte il cor si legge: — Dames joyeuses et pensives, réunies et seules, qui vous en allez, vous entretenant, par le chemin, savez-vous où est ma vie, où est ma mort ? Pourquoi n’est-elle pas avec vous, suivant son habitude ? — Nous sommes joyeuses du souvenir de ce soleil ; dolentes à cause de sa douce compagnie, dont nous prive l’envie et la jalousie, laquelle se plaint du bien d’autrui comme de son propre mal. — Qui donc impose un frein aux amants, ou leur donne des lois ? – Personne, en ce qui concerne l’âme ; quant au corps, c’est la colère et la cruauté. Elle l’éprouve maintenant, comme parfois nous Mais souvent le cœur se lit sur le front ; ainsi nous avons vu s’obscurcir la sublime beauté, et ses yeux tout imprégnés de rosée. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 167 Pendant la nuit il soupire pour celle qui, le jour, peut seule adoucir ses peines. Quando ‘l sol bagna in mar l’aurato carro, Poi, lasso, a tal che non m’ascolta narro Il sonno è ‘n bando, et del riposo è nulla; Vien poi l’aurora, et l’aura fosca inalba, Quand le Soleil baigne dans la mer son char doré, et rembrunit tout à la fois notre atmosphère et mon esprit, je me prépare, avec le ciel, les étoiles et la lune, à passer une nuit rude et pleine d’angoisses. Puis, hélas ! je raconte à qui ne m’écoute pas, tous mes maux un à un, et je me plains au monde et à mon aveugle fortune, à Amour, à ma Dame et à moi-même. Le sommeil est loin, et je n’ai point de repos ; mais je ne cesse de répandre des soupirs et des lamentations jusqu’à l’aube, et des larmes que mon âme envoie à mes yeux. Puis l’Aurore vient et blanchit l’air obscur, et non pas moi ; mais c’est le Soleil qui me brûle et me réjouit le cœur ; voilà celui qui peut seul adoucir ma douleur. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 168 Si les tourments qu’il souffre le font mourir, c’est lui qui en supportera le dommage, mais c’est à Laure qu’en incombera la faute. S’una fede amorosa, un cor non finto, se ne la fronte ogni penser depinto, s’aver altrui piú caro che se stesso; s’arder da lunge et agghiacciar da presso Si une amoureuse confiance, un cœur non feint, une douce langueur, un généreux désir ; si des vœux honnêtes allumés en un noble feu, si un long égarement dans un aveugle labyrinthe ; Si toutes les pensées peintes sur le front ou dans des paroles entrecoupées à peine comprises et étouffées tantôt par la peur et tantôt par la vergogne ; si une pâleur de violette et d’amour Si avoir autrui plus cher que soi-même ; si pleurer et soupirer sans cesse, en ne se repaissant que de douleur, de colère et d’angoisse ; Si brûler de loin et geler de près, sont les raisons qui font que je me consume en aimant, le péché sera pour vous, Madame, et pour moi le dommage. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 169 Il estime bien heureux celui qui conduit la barque et le char où Laure s’assied en chantant. Dodici donne honestamente lasse, Simil non credo che Iason portasse Poi le vidi in un carro trïumfale, Non cose humane, o visïon mortale: Je vis douze dames chastement enlacées, ou plutôt douze étoiles, et un Soleil au milieu, s’en aller allègres et seules en une petite barque telle, que je ne sais si jamais une pareille a fendu les ondes. Je ne crois pas que Jason fut porté par une semblable, vers la toison dont aujourd’hui tout homme veut se revêtir : non plus que le pasteur dont Troie gémit encore, et qui ont fait toutes deux une telle rumeur dans le monde. Puis je les vis sur un char triomphal, et ma Laure, avec sa sainte et modeste attitude, était assise à part et chantait doucement. Ce n’était pas choses humaines ou vision mortelle. Heureux Automédon, heureux Typhis, qui avez conduit une si charmante compagnie ! ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 170 Il est aussi malheureux d’être loin d’elle, que le lieu qui la possède est heureux. Passer mai solitario in alcun tetto Lagrimar sempre è ‘l mio sommo diletto, Il sonno è veramente, qual uom dice, Solo al mondo paese almo, felice, Jamais passereau sous aucun toit, jamais bête en aucun bois ne fut aussi solitaire que moi, car je ne vois point le beau visage, et je ne connais pas d’autre Soleil et mes yeux n’ont pas d’autre objet. Pleurer sans cesse est mon suprême plaisir ; rire est ma douleur suprême ; la nourriture est pour moi absinthe et poison ; la nuit m’est une angoisse ; le ciel serein est obscur pour moi, et mon lit est un cruel champ de bataille. Le sommeil est vraiment, comme on dit, le frère de la mort ; et il soustrait le cœur à la douce pensée qui le tient en vie. Pays unique au monde, heureux et sublime, vertes rives, plages ombreuses et fleuries, vous possédez mon bien, et moi je le pleure.
|
Pétrarque
{loadposition position_petrarque_vie} {loadposition position_petrarque_oeuvres} {loadposition position_petrarque_liste}
|
