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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Pendant la vie de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Pendant la vie de Laure – Sonnets 131 à 140(184/366) – Sonnet 131 : Il se lamente, car il craint que la maladie de Laure ne la fasse mourir. Sonnet 131 Il se lamente, car il craint que la maladie de Laure ne la fasse mourir. Amor, Natura, et la bella alma humile, Natura tèn costei d’un sí gentile Cosí lo spirto d’or in or vèn meno et s’a Morte Pietà non stringe ‘l freno, Amour, Nature et l’humble et belle âme où toutes les vertus résident et régnent, sont conjurés contre moi. Amour s’efforce de me faire mourir tout à fait, et en cela je suis sa volonté. Nature tient Laure dans un si frêle filet, qu’il ne pourrait résister au moindre effort ; Laure est si fière, qu’elle dédaigne de rester plus longtemps en cette vie fatigante et vile. Ainsi le souffle s’affaiblit de moment en moment dans ces beaux et précieux membres qui étaient un miroir de véritable grâce. Et si la pitié ne met pas un frein à la mort, hélas ! je vois bien où en sont les vaines espérances dans lesquelles je vivais. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 132 Il attribue à Laure toutes les beautés et les rares dons du Phénix. Questa fenice de l’aurata piuma forma un diadema natural ch’alluma Purpurea vesta d’un ceruleo lembo Fama ne l’odorato et ricco grembo Ce Phénix fait sans art, avec ses plumes dorées, un si précieux collier à son beau col blanc, au port si noble, qu’il séduit tous les cœurs et consume le mien. Il forme un diadème naturel qui illumine l’air tout autour de lui, et d’où le doigt silencieux d’Amour tire un subtil feu liquide qui me brûle par la plus froide brume. Un vêtement de pourpre, aux bords de couleur azurée et parsemé de roses, voile ses belles épaules ; vêtement étrange et dont la beauté est unique. La renommée le fait vivre et se cacher au sein des monts parfumés de l’Arabie, alors qu’il vole d’un air altier dans nos cieux. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 133 Les plus fameux poètes n’auraient pas chanté autre chose que Laure, s’ils l’avaient vue. Se Virgilio et Homero avessin visto di che sarebbe Enea turbato et tristo, Quel fior anticho di vertuti et d’arme Ennio di quel cantò ruvido carme, Si Virgile et Homère avaient vu ce Soleil que je vois avec mes yeux, ils auraient mis tous leurs soins à lui donner la renommée, et ils auraient pour cela uni leurs deux styles. De quoi se seraient courroucés et attristés Achille, Ulysse et les autres demi-dieux, et celui qui pendant cinquante-six ans régit si bien le monde, et celui qui fut tué par Egisthe. Combien la fleur antique de vertus et de qualités guerrières eut un destin semblable à cette fleur moderne d’honneur et de beauté ! Ennius chanta l’une en vers rustiques ; et moi je chante l’autre ; oh ! puisse-t-elle ne pas trouver mon génie importun, et ne pas mépriser mes louanges ! ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 134 Il craint que ses rimes ne soient pas aptes à célébrer dignement le mérite de Laure. Giunto Alexandro a la famosa tomba Ma questa pura et candida colomba Ché d’Omero dignissima et d’Orpheo, stella difforme et fato sol qui reo Alexandre, arrivé devant le tombeau fameux du fier Achille, dit en soupirant : heureux, toi qui as trouvé une si éclatante trompette pour célébrer ta gloire, et un poète qui a si magnifiquement écrit Mais cette pure et candide colombe, dont je ne sais pas si la pareille a jamais vécu au monde, retentit bien peu dans mon faible style ; ainsi chacun a ses destins marqués. Car elle était très digne d’Homère et d’Orphée, ou du pasteur que Mantoue honore encore ; et ils n’auraient jamais chanté qu’elle. Une mauvaise étoile et le sort, seul coupable ici, l’ont donnée à quelqu’un qui adore son beau nom, mais qui nuit peut-être à sa gloire en chantant ses louanges. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 135 Il prie le soleil de ne pas le priver de la vue du beau pays de Laure. Almo Sol, quella fronde ch’io sola amo, Stiamo a mirarla: i’ ti pur prego et chiamo, L’ombra che cade da quel’ humil colle, crescendo mentr’io parlo, agli occhi tolle Soleil splendide, tu as aimé le premier ce feuillage que maintenant j’aime seul ; maintenant il verdoie en ce beau séjour et sans pareil, depuis qu’Adam vit la première et belle cause de son malheur et du nôtre. Restons à l’admirer ; je te prie et je t’implore, ô Soleil, et pourtant tu fuis, et tu rends les montagnes d’alentour toutes sombres, et tu emportes avec toi le jour, et tu m’enlèves, dans ta fuite, ce L’ombre qui tombe de ces humbles collines, où étincelle ma douce flamme, et où le laurier devenu grand fut une toute petite tige, Croissant pendant que je parle, enlève à mes yeux la vue des beaux lieux où mon cœur habite avec sa Dame. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 136 Il se compare à un navire au milieu de la tempête et qui commence à désespérer de gagner le port Passa la nave mia colma d’oblio A ciascun remo un penser pronto et rio Pioggia di lagrimar, nebbia di sdegni Celansi i duo mei dolci usati segni; Mon navire, surchargé d’oubli passe à minuit, pendant l’hiver, et par une mer courroucée, entre Scylla et Charybde ; et au gouvernail se tient mon Seigneur, ou plutôt mon ennemi. À chaque rame est une pensée emportée et mauvaise, qui semble avoir en dédain la tempête et la mort ; la voile se rompt sous un vent éternellement humide de soupirs, d’espérances et de désirs. Une pluie de larmes, un nuage de dédains baigne et ramollit les haubans déjà fatigués et tout embarrassés dans Terreur et l’ignorance. Mes deux signaux habituels, si doux, se cachent ; la raison et l’habileté ont péri au milieu des vagues, de sorte que je commence à désespérer de gagner le port. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 137 Il voit Laure dans une vision, et prédit sa mort. Una candida cerva sopra l’erba Era sua vista sí dolce superba, « Nessun mi tocchi – al bel collo d’intorno Et era ‘l sol già vòlto al mezzo giorno, Une biche toute blanche, avec des cornes dorées, m’apparut sur l’herbe verte, entre deux rivières, à l’ombre d’un laurier, au lever du soleil, en la jeune saison. Son aspect était si doucement superbe, que je quittai tout pour la suivre ; comme l’avare qui, pour chercher un trésor, accepte avec joie tant de fatigues. « Nul ne me touche ! » voilà ce qu’elle avait écrit sur son col, en lettres de diamants et de topazes ; « il a plu à mon César de me faire libre. » Et le soleil était déjà à moitié jour ; mes yeux étaient fatigués de regarder, mais non rassasiés ; quand soudain je tombai dans l’eau, et elle disparut. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 138 Il met tout son bonheur à contempler les beautés de Laure. Sí come eterna vita è veder Dio, Né voi stessa com’or bella vid’io Et se non fusse il suo fuggir sí ratto, alcun d’acqua o di foco, e ‘l gusto e ‘l tatto De même que la vie éternelle consiste à voir Dieu, qu’on ne demande pas et qu’il n’est pas permis de demander plus, ainsi pour moi, ma Dame, vous voir me fait heureux en cette courte et frêle vie. Et jamais je ne vous ai vue si belle que je vous vois aujourd’hui, si mes yeux disent la vérité à mon cœur, brise heureuse de mes douces pensées, qui dépasse les plus hautes espérances, les plus Et n’était qu’elle est si prompte à s’enfuir, je ne demanderais pas plus ; car, s’il existe des gens — et on donne cette chose pour vraie — qui vivent seulement d’odeurs ; S’il en est d’autres qui satisfont le goût et le toucher avec l’eau ou le feu, choses absolument privées de saveur, pourquoi ne me nourrirais-je pas, moi, de votre seule vue ? ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 139 Il invite Amour à voir la belle démarche et les gestes doux et suaves de Laure. Stiamo, Amor, a veder la gloria nostra, vedi quant’arte dora e ‘mperla e ‘nostra L’erbetta verde e i fior’ di color’ mille e ‘l ciel di vaghe et lucide faville Restons, Amour, à regarder notre gloire, des choses au-dessus de la nature, nobles et inusitées ; vois quelle douceur elle renferme ; vois la lumière que le ciel montre sur terre. Vois quel art a doré, couvert de perles et de pourpre son vêtement choisi et qu’on n’a jamais vu ailleurs ; combien doucement elle meut ses pas et ses regards par l’ombreuse enceinte de ces collines. L’herbe verte et les fleurs de mille couleurs, éparses parmi ces chênes antiques au feuillage sombre, semblent prier que son beau pied les foule et les touche. Et le ciel s’enflamme tout alentour d’ardentes et brillantes étincelles, et se réjouit visiblement de la sérénité que lui donnent de si beaux yeux. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 140 Rien ne se peut imaginer de plus parfait que Laure. Pasco la mente d’un sí nobil cibo, Talor ch’odo dir cose, e ‘n cor describo, ché quella voce infin al ciel gradita Allor insieme, in men d’un palmo, appare Je repais mon esprit d’une si noble nourriture, que je n’envie pas à Jupiter l’ambroisie ni le nectar ; car admirant uniquement Laure, l’oubli de toutes les autres douceurs tombe sur mon âme, et je bois Chaque fois que je l’entends parler, j’inscris ses paroles en mon cœur, parce que j’y retrouve toujours matière à soupirer ; ravi par la main d’Amour, je ne sais où, je goûte en une seule fois Car cette voix agréable au ciel même, résonne en paroles si gracieuses et si chères, que celui qui ne les a pas entendues ne pourrait se l’imaginer. Alors, dans l’espace de moins d’une palme, apparaît visiblement tout ce qu’ici-bas l’art, le génie, la nature et le ciel peuvent faire.
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Pétrarque
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