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Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones – Pendant la vie de Madame Laure Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883) Pendant la vie de Laure – Sonnets 11 à 20(15/366) – Sonnet 11 : Il est irrésolu de savoir s’il s’éloignera de Laure, et il décrit les sentiments divers dont il est agité. Sonnet 11 Il est irrésolu de savoir s’il s’éloignera de Laure, et il décrit les sentiments divers dont il est agité. Io mi rivolgo indietro a ciascun passo Poi ripensando al dolce ben ch’io lasso, Talor m’assale in mezzo a’tristi pianti Ma rispondemi Amor: Non ti rimembra Je me retourne en arrière à chaque pas, avec le corps las que je porte à grand’peine ; et je prends alors, à respirer votre air, le courage d’aller plus loin en disant : hélas ! Puis, repensant au doux bien que je quitte, au long chemin et à ma courte vie, j’arrête mes pas, effrayé et défaillant, et pleurant, je baisse les yeux à terre. Parfois, au milieu de mes tristes pleurs, un doute vient m’assaillir : comment ces membres peuvent-ils vivre loin de leur âme ? Mais Amour me répond : ne te souvient-il pas que c’est là le privilège des amants délivrés de toutes les infirmités humaines ? ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 12 Anxieux, il cherche partout les objets qui lui présentent la ressemblance de Laure. Movesi il vecchierel canuto et biancho indi trahendo poi l’antiquo fianco et viene a Roma, seguendo ‘l desio, cosí, lasso, talor vo cerchand’io, Il s’en va, le pauvre vieillard, chenu et blanc, du doux lieu où ses années se sont déroulées, et loin de sa famille effrayée qui voit que son tendre père va lui manquer. De là, traînant ensuite ses flancs vieillis pendant les derniers jours de sa vie, il s’aide autant qu’il peut de sa bonne volonté, rompu des ans et las du chemin. Et il arrive à Rome, poussé par son désir, pour voir l’image vivante de celui qu’il espère voir plus tard là-haut dans le Ciel. Ainsi, hélas ! vais-je parfois, madame, cherchant, autant qu’il est possible, chez d’autres votre vraie forme désirée. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 13 Il décrit son état quand Laure est présente, et quand elle le quitte. Piovonmi amare lagrime dal viso Vero è che ‘l dolce mansüeto riso Ma gli spiriti miei s’aghiaccian poi Largata alfin co l’amorose chiavi Les larmes me pleuvent amères du visage, avec un vent de soupirs douloureux, quand il advient que je tourne les yeux sur vous par qui seule je suis séparé du monde. Vrai est que le doux rire plein de mansuétude apaise mes ardents désirs et m’arrache au feu du martyre, pendant que je suis à vous regarder, attentif et immobile. Mais mes esprits se glacent dès que je vois, au départ, mes fatales étoiles détourner de moi leur suave action. Élargie enfin avec les amoureuses clefs, l’âme sort du cœur pour vous suivre, et s’en revient ensuite avec une multitude de pensées. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 14 Afin de moins aimer Laure, il fuit, mais en vain, la vue de son beau visage. Quand’io son tutto vòlto in quella parte i’ che temo del cor che mi si parte, Cosí davanti ai colpi de la morte Tacito vo, ché le parole morte Quand je suis tout entier tourné du côté où luit le beau visage de ma Dame, et qu’il m’est resté en la pensée la lumière qui me brûle et me détruit en dedans tout entier Moi qui ai peur du cœur qui me brise ainsi, et qui me vois près de la fin de ma belle lumière, je m’en vais comme un aveugle privé de la clarté, qui ne sait où il va et qui cependant part. Ainsi devant les coups de la Mort je fuis ; mais non si vite que le désir ne vienne avec moi, comme de venir il a coutume. Je vais silencieux ; car mes paroles de mort feraient pleurer les gens, et je désire que mes larmes coulent seules. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 15 Il se compare au papillon qui va se brûler à la flamme qu’il chérit. Son animali al mondo de sí altera et altri, col desio folle che spera Ch’i’ non son forte ad aspectar la luce però con gli occhi lagrimosi e ‘nfermi Il y a des animaux au monde dont la vue est si forte, qu’elle résiste même au soleil ; d’autres, parce que la grande lumière les offusque, ne sortent que vers le soir. Et d’autres, au fol désir, qui espèrent peut-être jouir dans le feu parce qu’il brille, éprouvent son autre vertu, celle qui brûle. Las ! ma place est dans cette dernière catégorie. Car je ne suis pas assez fort pour supporter la lumière de cette Dame, et je ne sais pas me servir des lieux ténébreux et des heures tardives. Mais mon destin me pousse à, la voir avec les yeux pleins de larmes et malades, et je sais bien que je cours après ce qui me brûle. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 16 Il essaye vainement, à plusieurs reprises, de louer les beautés de sa Dame. Vergognando talor ch’ancor si taccia, Ma trovo peso non da le mie braccia, Piú volte già per dir le labbra apersi, Piú volte incominciai di scriver versi: Rougissant parfois, madame, de n’avoir pas fait encore de rimes pour votre beauté, je me rappelle le temps où je vous vis pour la première fois, telle que jamais une autre ne pourra désormais me plaire. Mais je trouve que c’est un poids trop lourd pour mes bras, et une œuvre que ma lime ne saurait polir. Aussi mon esprit, qui juge sa force, se glace complètement pendant cet essai. Plusieurs fois déjà j’ai ouvert les lèvres pour parler ; puis la voix est restée au milieu de la gorge ; mais quel son pourrait monter si haut ? Plusieurs fois j’ai commencé à écrire des vers ; mais la plume, et la main, et l’intelligence sont restées vaincues au premier assaut. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 17 Il montre que son cœur est en danger de mourir, si Laure ne vient pas à son secours. Mille fïate, o dolce mia guerrera, Et se di lui fors’altra donna spera, Or s’io lo scaccio, et e’ non trova in voi poria smarrire il suo natural corso: Mille fois, ô ma douce ennemie, pour avoir la paix avec vos beaux yeux, je vous ai offert mon cœur ; mais il ne vous plaît point de regarder si bas, avec votre esprit altier. Et si par hasard quelque autre dame espère l’avoir, elle vit dans un espoir débile et trompeur. Mon cœur, parce qu’il dédaigne ce qui vous déplaît, ne peut plus jamais redevenir comme il était. Or, si je le chasse, et qu’il ne trouve pas dans son douloureux exil quelques secours en vous, comme il ne sait ni rester seul, ni aller où d’autres l’appellent, Il pourra s’égarer de son chemin naturel, ce qui sera faute grave pour nous deux, et d’autant plus grave pour vous qu’il vous aime davantage. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 18 Laure, après sa mort, occupera certainement le siège le plus élevé dans la gloire céleste. Questa anima gentil che si diparte, S’ella riman fra ‘l terzo lume et Marte, Se si posasse sotto al quarto nido, nel quinto giro non habitrebbe ella; Cette âme gentille qui s’en va, appelée avant le temps à l’autre vie, si elle est récompensée là-haut autant qu’elle doit l’être, occupera la plus béate partie du Si elle reste entre la troisième étoile et Mars, la lumière du soleil en sera décolorée, alors que les âmes bienheureuses, pour voir son infinie beauté, se grouperont autour d’elle. Si elle se pose sous la quatrième étoile, chacune des trois premières sera moins belle, et elle seule aura réputation et renom. Elle n’habiterait pas au cinquième giron ; mais si elle vole plus haut, je suis bien persuadé qu’avec Jupiter seront vaincues toutes les autres étoiles. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 19 Il n’attend aucun soulagement, ni aucune désillusion de son amour. Il n’espère que dans la mort. Quanto piú m’avicino al giorno extremo I’ dico a’ miei pensier’: Non molto andremo perché co llui cadrà quella speranza sí vedrem chiaro poi come sovente Plus je m’approche du jour suprême qui termine l’humaine misère, plus je vois le temps marcher rapide et léger, et mon espoir en lui devenir trompeur et sans effet. Je dis à mes pensers : nous n’irons plus beaucoup désormais, parlant d’amour, car il détruit mon corps terrestre comme une froide neige ; ainsi nous aurons la paix. Car avec lui tombera cette espérance qui nous fait depuis si longtemps nous occuper de choses vaines, et le rire et les pleurs, et la peur et la colère. Ainsi nous verrons ensuite clairement comme souvent on marche au milieu des choses incertaines, et comme souvent on soupire en vain. ——————————————-↑- haut – ↑———— Sonnet 20 Laure malade lui apparaît en songe, et lui affirme qu’elle vit encore. Già fiammeggiava l’amorosa stella levata era a filar la vecchiarella, quando mia speme già condutta al verde quanto cangiata, oimè, da quel di pria! Déjà l’amoureuse étoile flamboyait à l’Orient, et l’autre que Junon rend d’ordinaire jalouse, déroulait au septentrion ses rayons, brillante et belle ; La pauvre vieille, sans ceinture et déchaussée, s’était levée pour filer et avait rallumé le feu ; les amants se sentaient aiguillonnés par l’heure qui d’ordinaire les invite à pleurer Quand celle qui est mon espoir, déjà près de sa fin, se présenta à mon esprit, mais non par la voie accoutumée, car le sommeil la tenait fermée et la douleur l’avait humectée. Qu’elle était changée, hélas ! de ce qu’elle était auparavant ! Et elle semblait dire : pourquoi perds-tu courage ? Voir ces yeux, ne t’est pas encore enlevé.
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Pétrarque
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