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… qu’il ne fasse semblant de rien. Elle s’approche de son ami. Ecoutez comme elle prend les devants : « Tristan, pour Dieu le roi de gloire, vous vous méprenez, qui me faites venir à cette heure ! « Elle feint alors de pleurer… « Par Dieu, créateur des éléments, ne me donnez plus de tels rendez−vous. Je vous le dis tout net, Tristan, je ne viendrai pas. Le roi croit que j’ai éprouvé pour vous un amour insensé, mais, Dieu m’en Salomon dit vrai : ceux qui arrachent le larron du gibet s’attirent sa haine ! Si les félons de ce royaume… » « … Ils feraient mieux de se cacher. Que de maux avez−vous soufferts, quand vous fûtes blessé lors du combat contre mon oncle ! Je vous ai guéri. Si vous m’aviez alors aimée, c’eût été normal − [Le roi n’a pas tous les torts] … ce sont ses conseillers qui lui ont inspiré d’injustes soupçons. − Que dites−vous, Tristan ? Le roi mon époux est généreux. Il n’aurait jamais imaginé de lui−même que nous puissions le trahir. Mais on peut égarer les gens et les inciter à mal agir. − Ma dame, pour l’amour de Dieu ! Je vous ai appelée, vous êtes venue. Ecoutez ma prière. Vous savez comme je vous chéris ! « Tristan, aux paroles d’Yseut, a compris qu’elle a deviné la présence du roi. Il rend grâces à Dieu. Il est sûr qu’ils sortiront de ce mauvais pas. « Ah ! Yseut, fille de roi, noble et courtoise reine, c’est en toute bonne foi que je vous ai mandée à plusieurs reprises, après que l’on m’eut interdit votre chambre, et depuis je n’ai pu vous parler. Ma dame, j’implore votre Ils n’osaient pas ouvrir la bouche, quand le Morholt vint ici, et il n’y en avait pas un qui osât prendre les armes. Mon oncle était là, accablé : il aurait préféré la mort à cette extrémité. Mais il est mon seigneur et j’irai le trouver. − Croyez−moi, Tristan, vous avez tort de me faire cette requête, et de m’inciter à lui parler de vous pour obtenir votre pardon. Je ne veux pas encore mourir, et je me révolte à l’idée d’un tel suicide. Yseut s’en va, et il la rappelle : « Madame, pour l’amour de Dieu qui naquit d’une vierge, aidez−moi, je vous en prie. Je sais que vous n’osez rester plus longtemps. Mais à part vous, à qui m’adresser ? Oui, le roi me hait. Mais Yseut, pour l’amour de Dieu, sauvez−moi, et rendez−moi quitte envers mon hôte. − Sachez−le, Tristan, vos discours m’effarent. Vous voulez absolument me perdre. Vous ne parlez pas en ami loyal. Vous savez bien la méfiance, justifiée ou non, de mon mari. Par le Dieu de gloire qui créa le ciel Alors Yseut s’en est allée, et Tristan l’a saluée en pleurant. Sur le perron de marbre gris, je le vois appuyé, qui se lamente: « Mon Dieu, que saint Evroult m’assiste ! Quel malheur imprévu, de fuir si démuni ! Je n’emporterai ni armes ni cheval, et n’aurai d’autre compagnon que Governal. Seigneur ! d’un homme sans ressources, on ne fait pas grand cas. Quand Jamais je n’eus désir d’une telle folie. Ce serait bien vil de ma part… » Le roi, qui se tenait là−haut dans l’arbre, a bien observé l’entretien et entendu toute la conversation. La pitié étreint son coeur, et rien au monde ne saurait l’empêcher de pleurer : il éprouve un « Hélas, se dit−il, je viens de constater la trahison du nain. Il m’a fait grimper à cet arbre. Il s’est bien joué de moi. Mensonge pendable que sa délation ! Il a excité ma colère et attisé ma J’ai été fou de le croire. Il va payer. Si je puis l’agripper, il mourra par le feu. Sa mort sera plus horrible que celle de Segoçon, que Constantin fit châtrer quand il le surprit avec sa femme. Il avait couronné Il la chérissait et la comblait d’honneurs. Mais il finit par la maltraiter et s’en repentit. » Tristan s’en est allé depuis longtemps. Le roi descend de l’arbre. Dans son coeur, il se promet de croire désormais sa femme et de ne plus écouter les barons du royaume, qui l’abreuvent de calomnies : lui−même a constaté « A présent, je suis convaincu. Si on m’avait dit vrai, ce n’est pas ainsi qu’eût fini l’entretien. S’ils s’étaient aimés d’amour fou, ils ne se seraient pas gênés, et je les aurais vu s’embrasser. Or je les Au petit jour, Tristan aura sa récompense : il aura licence d’aller dans ma chambre à son gré. C’en est fini du projet de fuite qu’il nourrissait ce matin. » Oyez maintenant de Frocin, le nain bossu. Il était sorti et regardait le ciel. Il vit Orion et Vénus. Il connaissait le cours des étoiles et observait les sept planètes. Il savait l’avenir. Quand il entendait dire qu’un Yseut est entrée dans sa chambre. Brangien la voit toute livide. Elle a deviné que la reine a été bouleversée par quelque entretien, d’où son émoi et sa pâleur. [Elle lui en demande la cause]… Brangien, je vous dirai tout : je ne sais qui nous a trahis, mais le roi Marc était caché dans les branches, au−dessus du perron de marbre. J’ai vu son reflet dans la fontaine. Grâce à Dieu, c’est moi qui ai parlé Brangien se réjouit de ces paroles : « Yseut, ma dame, Dieu qui jamais ne mentit a eu grand’pitié de vous, quand il vous a permis de clore sans faux pas un entretien où le roi n’a rien constaté qui ne pût être pris en bonne part. Oui, Dieu vient d’accomplir Tristan, de son côté, avait raconté à son maître, dans le détail, le déroulement de l’affaire. A ce récit, Governal rendit grâces à Dieu, qui a évité le pire. Le roi ne retrouva pas son nain. Hélas ! voilà qui fera tort à Tristan ! Marc vient à sa chambre. Yseut l’interpelle, qui le craint fort : « Seigneur, pour l’amour de Dieu, d’où venez−vous ? Quelle urgence vous pousse à vous déplacer sans escorte ? − Madame, je veux m’entretenir avec vous et j’ai une question à vous poser. Ne me cachez rien, car je veux tout savoir. − Seigneur, je ne vous ai jamais menti. Dussé−je périr sur le champ, je dirai toute la vérité, sans un mot de mensonge. − Madame, avez−vous revu mon neveu ? − Seigneur, je vous découvre toute la vérité. Vous ne croirez pas en ma franchise, mais je vais vous parler sans feinte. Oui, je l’ai vu et je lui ai parlé. J’étais avec votre neveu sous le pin. A présent, Tristan s’en va parce que vous êtes fâché contre lui. Il s’embarque, je le sais bien. Il m’a demandé de lui faire rendre ses gages. Mais je n’ai pas voulu qu’il en récupérât un seul ni qu’il prolongeât Seigneur, j’ai dit toute la vérité. Si je mens, faites−moi couper le cou. Sachez−le, seigneur, et croyez−moi, je lui aurais fait rendre ses gages, et de bon coeur, si j’avais osé ; mais je n’ai pas voulu seulement Le roi savait bien qu’elle disait vrai. Il la laissa parler ; puis il l’étreignit et l’embrassa plus de cent fois. Yseut pleurait : il l’adjure de se taire, désormais, il aura foi en Tristan et en elle, quoi que disent les délateurs. Qu’ils aillent et viennent à leur gré. Ce qu’aura Tristan, Marc y aura part, et son propre avoir appartiendra aussi à Tristan. Il ne croira plus les gens de Cornouaille. Puis le roi déclara à la reine que c’était « Seigneur, vous étiez donc dans le pin ? − Oui, madame, par saint Martin. Il n’est pas une parole si minime fût−elle, que je n’aie perçue. Quand j’ai entendu Tristan raconter le combat qu’il mena pour moi, j’eus pitié de lui, et il s’en fallut de peu que − Seigneur, j’en suis très heureuse. Vous le savez à présent : nous avions tout loisir, s’il m’avait aimé d’amour insensé. Vous vous en seriez aperçu. Au contraire, n’est−ce pas ? à aucun − Mon Dieu, non, répond le roi. Brangien, s’il te plaît, va chercher mon neveu, et s’il te dit quoi que ce soit, ou ne veut pas te suivre, rétorque−lui que je lui ordonne de venir. » Brangien s’écrie : « Seigneur, il me hait. Il a tort, Dieu en est témoin. Il dit que c’est ma faute, s’il subit votre colère. Il veut ma perte avec acharnement. Mais j’irai : à cause de vous, il n’osera pas me toucher. Je vous en supplie, sire, Vous entendez la rusée ! Elle agit en fille d’esprit : elle sait bien qu’elle raconte des histoires, quand elle se plaint de Tristan et de sa rancune. « Sire, je vais le chercher, dit−elle. Réconciliez−nous, ce sera une bonne action. » Le roi répond : « Je m’y efforcerai. Va vite le chercher, et amène−le ici. » Yseut sourit, et plus encore Marc. Brangien sort en sautant de joie. Tristan, contre le mur, a tout entendu. Il saisit Brangien par le bras, l’embrasse, et rend grâces à Dieu… Etre avec Yseut aussi longtemps qu’il le désire ! Brangien lui dit : « Seigneur, le roi, dans cette pièce, a longuement parlé de toi et de ta bien aimée. Il t’a pardonné. Il hait désormais ceux qui t’accusent. Il m’a demandé d’aller te chercher. J’ai répondu que tu m’en Tristan l’étreint et l’embrasse. Il est tout joyeux, parce que son bonheur est de nouveau à sa portée. Ils s’en vont à la chambre ornée de fresques où se tiennent Yseut et le roi. Tristan y entre : « Cher neveu, dit le roi, avance. Pourvu que tu pardonnes à Brangien, je te pardonnerai à mon tour. − Sire, oncle chéri, écoutez−moi. Vous écartez bien vite le tort que vous avez envers moi, pour avoir cru à des accusations qui me déchiraient le coeur. Un tel outrage, une telle trahison ! Ce serait − Je te le promets, cher neveu. » Tristan est réconcilié avec le roi. Celui−ci lui a donné licence d’être admis dans la chambre royale : quelle joie ! Tristan y va et vient librement, et le roi n’y voit aucun mal. Ah ! Dieu, peut−on aimer plus d’un an ou deux sans se trahir ? Il n’est d’amour qui ne se découvre. Clins d’yeux trop fréquents au partenaire, rendez−vous trop nombreux, en secret ou devant témoins : les amants sont toujours impatients d’être heureux, et multiplient les entretiens. Or il y avait à la cour trois Or, dans un jardin, sous une ramure, ils viennent de voir la belle Yseut avec Tristan, et leur conduite était intolérable ; plusieurs fois ils les ont surpris qui gisaient tout nus dans le lit de Marc ; car lorsque le roi va chasser « Nous lui révéleront la chose nous−même. Allons voir le roi et dénonçons−lui le scandale. Qu’il nous aime ou qu’il nous haïsse, nous exigeons qu’il bannisse son neveu. » Ainsi en ont−ils unanimement décidé. Les voici qui parlent au roi. Ils l’ont attiré à l’écart : « Sire, disent−ils, cela ne va pas du tout. Ton neveu et la reine Yseut s’aiment. N’importe qui est en mesure de le constater, et nous jugeons que c’est intolérable. » Le roi les écoute, il soupire, il baisse la tête, il ne sait que dire, il est perplexe. « Sire, disent les trois félons, oui, c’est inadmissible, car nous sommes sûrs et certains que tu consens à leur forfait et que tu es au courant de cette monstruosité. Que vas−tu faire ? Réfléchis bien. − Seigneurs, vous êtes mes féaux, et dieu sait combien je suis effaré de voir que mon neveu cherche à me déshonorer. Il a une étrange façon de me servir. Conseillez−moi, je vous le demande. −Sire, faites venir le nain qui connaît l’avenir. Il est féru de beaucoup de sciences. C’est lui qu’il faut consulter. Une fois qu’il sera ici, on décidera. » Le nain est arrivé presque aussitôt. Maudit soit−il, ce sale bossu ! L’un des barons l’embrasse, et le roi lui explique l’affaire. Hélas ! écoutez la trahison par laquelle ce Frocin vient d’abuser le roi ! Maudits soient les devins de son espèce ! Vit−on jamais plus noire félonie que celle dont fut capable ce nabot que Dieu maudisse ? « Dis à ton neveu d’aller chez le roi Arthur, dans sa ville forte de Carduel, dès le petit jour. Qu’il lui porte au galop un bref sur parchemin qui sera scellé et cacheté de cire. Sire, Tristan dort habituellement au pied Le roi répond : « Ami, ce sera fait. » Ils se séparent et chacun va de son côté. Le nain était très habile ; il ourdit un piège étonnant : il se rendit chez un boulanger, il acheta pour quatre deniers de fleur de farine qu’il enserra dans son giron. Hélas ! que n’eût−il jamais machiné traîtrise ! La nuit, quand le roi eut dîné et que tout le monde monta se coucher, Tristan accompagna le roi dans sa chambre. « Cher neveu, j’ai besoin de vous. Je veux que vous exécutiez mon ordre. Prenez votre cheval et allez chez le roi Arthur, à Carduel. Faites−lui lire ce bref. Et saluez−le de ma part. Ne restez pas plus qu’un jour. » Tristan écoute les ordres du roi, et lui répond qu’il portera le message : « Sire, j’irai dès l’aurore. − Oui, avant la fin de la nuit. » Tristan est très troublé. Entre sa couche et celle du roi, il y a l’écart d’une lance. Il projette un fol dessein. Il se jure de parler à la reine, s’il le peut, dès que son oncle dormira. Mon Dieu ! quelle erreur ! c’est trop d’audace ! Le nain, cette nuit−là, se tint dans la chambre. Ecoutez comment il remplit sa fonction : entre les deux lits, il répand la fleur de farine, pour que les pas y restent marqués, si l’un des amants rejoint l’autre. La fleur « Que se passe−t−il ? Quel zèle inaccoutumé ! » et se dit : « Il pourrait bien être en train de répandre la fleur de farine pour faire apparaître notre trace, si nous nous rejoignons. S’y risquer dans ces conditions serait folie : il le saura bien, si j’y vais. » La veille, Tristan, dans la forêt, avait été blessé à la jambe par un grand sanglier ; sa plaie le faisait souffrir : il avait beaucoup saigné. Par malheur, il avait retiré son bandage. Il n’est pas Dans la chambre, aucune lumière ; point de cierge ni de lampe qui soient allumés. Voilà Tristan debout. Hélas ! quelle erreur ! Ecoutez : il joint les pieds, calcule son bond, saute, et tombe de tout son poids sur le lit royal. La blessure s’ouvre : elle saigne en abondance. Le sang qui jaillit marque les draps. La blessure saigne, et Tristan ne sent rien, tant il pense à son plaisir. Le sang s’accumule en plusieurs endroits. Et le nain est là, dehors. Au clair de lune, il a vu nettement les deux amants ensemble ; il en tremble de joie et dit « Sire, si tu ne les prends pas en flagrant délit, fais−moi pendre. » Ils étaient là, les trois félons qui avaient comploté ce mauvais coup. Le roi revient : Tristan l’entend ; il se lève le coeur battant et bondit prestement. Mais tandis qu’il saute, le sang coule, hélas ! Le roi revient à la chambre. Le nain, qui lui tient la chandelle, l’accompagne. Tristan feignait de dormir, et il ronflait bruyamment. Personne d’autre dans la chambre, sauf Périnis, couché à ses pieds, immobile, et la « Voilà une preuve irréfutable : vous êtes pris sur le fait, dit le roi. Il ne sert à rien de contester. Oui, dès demain, Tristan, votre mort est certaine. » Tristan lui crie : « Sire, pitié. Au nom du Dieu qui souffrit la Passion, ne soyez pas insensible à notre prière. » Les félons, eux, s’exclament : « Sire, c’est l’heure de la vengeance. − Mon oncle, je n’ai cure de moi. Je sais bien que c’est pour moi l’heure de la chute. Je ne veux pas exaspérer votre fureur, sinon ils auraient déjà payé le mal qu’ils me font : je leur aurais arraché les Les trois félons, qui sont dans la chambre, ont capturé Tristan et le ligotent, et ils ligotent aussi la reine. Leur haine est à son comble. Ah ! si Tristan avait su que lui serait refusé le duel judiciaire, il aurait préféré se laisser dépecer tout vif plutôt que d’accepter qu’on les ligotât ainsi tous Le bruit court par la ville que Tristan et la reine Yseut ont été surpris ensemble et que le roi veut leur perte. Humbles et grands pleurent, et souvent on murmure : « Hélas ! nous avons bien des raisons pour nous lamenter ! Ah ! Tristan, tu es si généreux ! Maudite soit la trahison ! Ces monstres t’ont en leur pouvoir ! Ah ! noble et digne reine, y aura−t−il jamais sur terre princesse Le tumulte monte, et l’irritation. Tous courent droit vers le palais. Le roi en perd la tête, et sa fureur est grande. Il n’est pas un baron assez influent ou assez hardi pour plaider la clémence. Le jour paraît et la nuit se dissipe. Marc ordonne qu’on assemble Le peuple de Cornouaille est assemblé. Il y a grand murmure, et beaucoup protestent. Nul qui ne se lamente, hormis le nain de Tintagel. Le roi leur expose qu’il veut que Tristan subisse le bûcher, avec la reine. Tous les sujets de son royaume s’écrient : « Sire, ce serait un crime horrible, s’ils n’étaient préalablement jugés. Ne les condamnez qu’ensuite, par pitié ! « Marc leur répond avec fureur : « Par le Créateur du monde, et de tout ce qu’il contient, dussé−je perdre tout ce que je possède, je le ferai brûler vif, quoi qu’on puisse dire. Maintenant, laissez−moi tranquille. » Il donne l’ordre d’allumer le feu et d’amener Tristan. Il veut que celui−ci soit le premier à mourir. Ses gens vont le chercher. Marc attend. On traîne Tristan les mains liées. Dieu, comme ils le maltraitent ! Il pleure, mais en vain. Il sort de sa geôle sous les coups. Yseut est en larmes, elle est folle de désespoir : « Tristan, dit−elle, quel malheur de vous voir ainsi lié et outragé ! Echanger ma vie contre la vôtre me réconforterait tant, mon tendre ami ! Vous seriez en mesure de nous venger. » Seigneurs, écoutez combien le Seigneur Dieu est plein de miséricorde. Il ne veut pas la mort du pécheur. Il a entendu la douloureuse clameur du petit peuple sur le couple menacé du supplice. Sur le chemin que suivent Tristan et son escorte, il y a une chapelle haut perchée, au sommet d’un escarpement. Elle domine la mer vers le nord. La Dans l’abside, il y avait un vitrail pourpre, oeuvre d’un saint homme. Tristan interpelle ses gardes : « Seigneurs, voici une chapelle. Pour l’amour de Dieu, permettez que j’y entre. Je vais bientôt mourir. Je prierai Dieu qu’il ait pitié de moi, parce que je suis un grand pécheur. Voyez : il n’y a qu’une entrée, et je sais Les gardes se consultent : « Nous pouvons le laisser aller. » Ils le délient, et il entre. Tristan n’a pas perdu de temps. Il traverse le choeur et vient à la fenêtre. Il l’ouvre. Il bondit par l’ouverture. Il préfère s’élancer et ne pas être brûlé vif devant une telle assemblée. Seigneurs, il y avait une large corniche à mi−falaise, et c’est là que Tristan saute avec souplesse. Le vent gonfle son manteau, et ralentit sa chute. Les gens du pays appellent encore cet à−pic le Saut Tristan. La A présent, écoutez ce que fit Governal. Armé, sur son cheval, il a quitté la ville. Il sait bien que, si on l’attrape, il sera brûlé à la place de son seigneur. La peur lui donne des ailes. Le bon maître Tristan l’a perçu, il l’appelle : il l’a bien reconnu ; et Governal s’empresse de le rejoindre. Il est tout heureux de le voir. « Maître, Dieu soit loué ! Je suis sauf, et me voici. Hélas ! que m’importe ? Yseut n’est pas ici, et j’ai donc tout perdu. A quoi bon le saut que je viens de faire ? Que ne me suis−je tué ? Il s’en est fallu de peu. Governal répond : « Au nom de Dieu, cher seigneur, reprenez vos esprits et ne désespérez pas. Voici un buisson touffu qui domine des chemins creux. Cachons−nous là. Par ici passe beaucoup de monde. Vous aurez des nouvelles d’Yseut, et si Vous ne serez pas seul, loin de là ! Car, par Jésus, le fils de Marie, je ne dormirai plus sous un toit tant que les trois félons qui ont causé la perte d’Yseut votre amie resteront vivants. Si on vous avait tué Tristan répond : « Inutile de prendre tant à coeur les choses, mon maître : je n’ai pas d’épée. − Si, je l’ai apportée. » Et Tristan : « Maître, c’est parfait. A présent, fors Dieu, je ne crains personne. − J’ai aussi sous ma gonnelle quelque chose qui vous sera bien utile : un haubert solide et léger dont vous aurez sans doute besoin. − Par Dieu, dit Tristan, donnez−le moi. Le Tout−Puissant m’en soit témoin, je préférerais être mis en pièces plutôt que d’arriver trop tard au bûcher où l’on va jeter celle que − Ne te hâte pas, réplique Governal, Dieu te donnera l’occasion de te venger avec encore plus d’éclat. Tu y auras moins de mal qu’à présent. Ne crois pas y parvenir maintenant, car le roi t’en veut. Tous les Tristan pleure et se lamente. Ce ne sont pas les gens de Tintagel ni la crainte du supplice qui le détourneraient de courir délivrer sa compagne, mais, s’il se retient, c’est qu’il obéit au conseil de son maître. Dans la chambre royale, un messager arrive qui dit à Yseut de ne plus pleurer, puisque son ami s’est enfui. « Dieu soit loué, dit−elle. Peu m’importe, s’ils me tuent, ou m’enchaînent, ou me libèrent. » Le roi, sur le conseil des trois barons, lui avait fait si étroitement garrotter les poignets qu’elle en avait les doigts en sang. « Mon Dieu, dit−elle, inutile de gémir : puisque les odieux délateurs qui l’avaient arrêté l’ont laissé fuir, Dieu merci ! il vaudrait mieux qu’on me respecte. Aucun doute : le méchant nabot et les félons Seigneurs, le roi vient d’apprendre que son neveu s’est enfui par la chapelle sur le chemin du bûcher. Il blêmit de colère. Il en devient fou de rage. Avec fureur, il exige qu’Yseut comparaisse. Yseut sort de chez elle, et le désordre « Ah ! noble et digne reine, de quel malheur pour ce pays sont responsables ceux qui ont provoqué ce scandale ! Mais ils n’auront pas besoin d’une grosse bourse pour y fourrer leur profit ! Souhaitons−leur bien du mal ! « On amène la reine jusqu’au bûcher d’épines ardentes. Dinas, le seigneur de Dinan, un très grand ami de Tristan, se laisse choir aux pieds du roi : « Sire, écoutez−moi. Je vous ai longtemps servi, en vassal généreux et fidèle. Il n’y a personne en ce royaume, pas même un pauvre orphelin ni une vieille femme, qui, pour la sénéchaussée Les trois barons qui ont tout machiné font les sourds et se taisent, car ils savent bien que Tristan est libre. Ils ont grand’peur qu’il ne les traque. Le roi prend Dinas par la main, et il jure par saint Thomas qu’il ne renoncera pas à « Sire, je m’en vais à Dinan. Par le divin Créateur, je n’assisterai pas à son supplice, dût−on m’offrir tout l’or et toutes les richesses qu’ont jamais possédés les hommes les plus fortunés depuis Il monte sur son destrier et s’éloigne, le front lourd et le regard accablé. On conduit Yseut au bûcher ; une foule dense l’entoure. Tous pleurent, tous crient leur désespoir. On maudit les traîtres qui conseillent le roi. Le visage d’Yseut est inondé de larmes. Elle porte un bliaut moulant de brocart Ses cheveux tombent jusqu’à ses pieds, et d’or aussi est le fil qui retient ses tresses. A la voir si belle et si élégante, il faudrait le coeur de Judas pour ne pas avoir pitié d’elle. Ses bras sont liés si cruellement Il y avait à Lancien un lépreux nommé Yvain. Il était hideusement défiguré. Il était venu voir le spectacle, et il avait avec lui une centaine de compagnons, avec leurs béquilles et leurs bâtons « Sire, tu veux punir ta femme en la soumettant à ce supplice du bûcher. L’épreuve est redoutable, mais, j’en suis sûr, le châtiment sera bref. Ce brasier aura tôt fait de la consumer, et ses cendres seront jetées Le roi dresse l’oreille et répond : « Si tu m’expliques sans détours comment la faire survivre et la maintenir dans l’abjection, tu peux être sûr que je t’en saurai gré ; je mets ce que je possède à ta disposition. Je ne connais pas de tourment Yvain répond : « Je vais te parler franchement. Regarde : j’ai ici cent compagnons. Donne−nous Yseut, qu’elle soit notre femme à tous. Pas une dame n’a jamais connu pareille fin. Sire, nous avons une telle fringale de jouir qu’il n’en est pas une sous Attentif, le roi s’est levé, et se tient longtemps immobile. Il pèse le discours d’Yvain. Puis il court vers Yseut et la prend par la main. Elle s’écrie : « Sire, pitié ! Ne me livre pas, mais fais−moi brûler vive ! « Le roi la donne à Yvain, qui la reçoit. Autour de lui, plus de cent malades se rassemblent. En entendant les cris et les lamentations de la reine, toute la foule s’émeut. Si les gens s’affligent, Yvain se réjouit. Yseut A haute voix, Governal lui dit : « Que vas−tu faire, mon enfant ? Voici ton amie. − Mon Dieu, répond Tristan, quelle aventure ! Ah ! noble Yseut, mieux vous eût valu mourir, et mieux m’eût valu périr aussi pour notre commune amitié ! De qui êtes−vous captive ! Mais ils peuvent Il pique son cheval et jaillit du fourré. De toutes ses forces, il s’écrie : « Yvain, c’est assez. Lâchez−la, ou je vous fais voler le chef d’un coup de mon épée. » Yvain rejette en hâte sa pélerine et s’exclame d’une voix forte : « Sus ! à nos bâtons ! On verra bien ce que nous sommes. » Quel spectacle que ces ladres qui s’arrêtent, ôtent leur chape et retirent leur manteau ! Chacun brandit sa béquille. L’un menace et l’autre injurie. Mais Tristan ne veut pas les toucher, ni les assommer, ni les estropier. C’est Governal qui intervient, accouru au bruit. Il empoigne une branche de chêne vert et frappe Yvain qui tient Yseut. Le sang jaillit et coule jusqu’à ses pieds. Governal vient de rendre un fier service à Tristan ! Il prend Les conteurs prétendent que les deux hommes firent noyer Yvain, mais ce sont des bateleurs qui ne connaissent pas l’histoire ! Béroul se souvient beaucoup mieux de la bonne version. Tristan était trop noble et généreux Tristan s’en va avec la reine. Ils quittent la lande et le bocage. Governal a suivi son maître. Yseut est heureuse : elle a oublié ses souffrances. Ils se sont réfugiés dans la forêt de Morois. La nuit, ils ont dormi sur une hauteur. Ici, Tristan se sent en sécurité, comme s’il était dans un château protégé de remparts. Tristan était un excellent archer. Son arc lui permit de subvenir à leurs besoins. Governal en avait dérobé un à un forestier, et il lui avait pris aussi deux flèches bien empennées avec des pointes Tristan s’est saisi de l’arc et chemine dans la forêt. Il voit un chevreuil, il encoche, il tire, et son trait frappe avec force le flanc droit de l’animal : celui−ci crie, bondit et retombe. Tristan s’empare de lui et revient avec sa Seigneurs, ils ont longtemps vécu ainsi au coeur de la forêt. Long est leur exil dans ce désert. Mais écoutez comment le nain se montre bon serviteur du roi : il connaît un secret. Il est seul à le savoir. « J’ai toujours tu un secret qui le concerne et que je garde fidèlement. Je vois bien que cela pique votre curiosité, mais je ne veux pas trahir mon serment. Toutefois, je vous conduirai tous les trois au Gué Aventureux où Voici les barons devant l’aubépine. Le nain Frocin les a précédés. Le nabot est court et sa tête est grosse. Ils ont tôt fait d’élargir le trou, et l’y ont poussé jusqu’aux épaules. « Ecoutez−moi, seigneurs marquis. Aubépine, c’est à vous que je parle et non à eux : Marc a des oreilles de cheval. » Ils ont bien entendu le nain. Un jour, après dîner, le roi Marc parlait à ses barons. Il tenait un arc d’aubour. Les trois s’approchent, qui connaissent grâce au nain le secret royal. Ils disent à voix basse au roi : « Sire, nous savons ce que vous cachez. » Marc a souri : « Si j’ai à rougir de mes oreilles de cheval, c’est la faute de ce devin. Croyez−moi, il n’a plus guère à vivre. » Il tire son épée, et décapite le nabot. Beaucoup s’en réjouissent, qui haïssaient Frocin à cause de Tristan et de la reine. Seigneurs, souvenez−vous : Tristan a sauté du haut du rocher, et Governal s’est enfui sur le destrier, car il craignait que Marc le condamnât au bûcher, s’il le capturait. Ils sont ensemble dans la forêt. Tristan nourrit L’ermite reconnut Tristan. Il était appuyé sur son bâton. Ecoutez comme il l’interpella : « Sire Tristan, c’est un grave serment qu’on a juré en Cornouaille : qui vous livrera au roi aura droit à cent marcs de récompense. En ce royaume, il n’est pas un baron qui n’ait juré solennellement de vous capturer mort Ogrin ajoute avec douceur : « Ecoute−moi, Tristan : au pécheur qui se repent, Dieu pardonne sa faute, s’il croit et se confesse. » Tristan réplique : « Ecoutez−moi à votre tour, mon Père : si elle m’aime de toute son âme, vous n’en savez pas la raison. Cet amour est le fruit du philtre. Je ne puis me séparer d’elle, ni elle de moi, sans mentir. » Ogrin répond : « Comment sauver un mort ? Car il est bien mort, celui qui s’est installé dans son péché, s’il ne se repent pas. On ne peut admettre à la pénitence un pécheur sans repentir. » L’ermite Ogrin les sermonne avec véhémence et les exhorte à la contrition. Il invoque à maintes reprises le témoignage de l’Ecriture et leur enjoint sans cesse de se séparer. Il demande à Tristan, « Que vas−tu faire ? Un peu de bon sens ! − Mon Père, j’aime Yseut d’un tel amour que je n’en dors plus. J’ai définitivement choisi : je préfère vivre avec elle comme un mendiant, à me nourrir de glands et d’herbes, plutôt que de régner Yseut tombe aux pieds de l’ermite et pleure. Elle blêmit et rougit tour à tour, et ne cesse d’en appeler à sa pitié : « Mon Père, au nom du Tout−Puissant, il ne m’aime et je ne l’aime qu’à cause du breuvage que j’ai bu et qu’il a bu : d’où notre malheur ! Voilà pourquoi le roi nous a bannis. » L’ermite lui rétorque aussitôt : « A Dieu vat ! Que le Créateur vous donne un repentir sincère ! « Sachez que je ne mens pas et que je raconte ce qui fut : cette nuit−là, ils dormirent chez l’ermite. Celui−ci, pour leur salut, multiplia les mortifications. Tristan part au petit jour. Il ne quitte pas la forêt et fuit les terrains découverts. Le pain leur manque : lourde épreuve ! Mais il tue des cerfs, des biches et des chevreuils en abondance dans les fourrés. Là Seigneurs, sachez quel ban le roi a fait crier pour qu’on capture Tristan. En Cornouaille, il n’y a pas une paroisse qu’épargne la proclamation : quiconque pourra découvrir le fuyard devra donner l’alerte générale. Si vous voulez entendre une aventure, vous saurez quel peut être l’effet d’un bon dressage : écoutez−moi seulement un peu. Je vais vous parler d’un étonnant brachet. Ni comte ni roi n’eut jamais un pareil limier. Il était Le roi répond avec franchise : « Oui, l’absence de son maître le rend sans doute enragé. Ce chien est intelligent. Je ne vois, à notre époque, en ce pays de Cornouaille, aucun chevalier qui vaille Tristan. » Trois de ses barons exhortent Marc : « Sire, détachez−le. Nous saurons alors avec certitude s’il est dans cet état parce qu’il regrette son maître, car une fois libre, il mordra, s’il est enragé, tout ce qu’il rencontrera, objet, bête ou homme, Le roi demande à un écuyer de détacher Husdent. On grimpe sur des bancs ou sur des sièges ; de peur que le chien n’attaque en bondissant. Tous disent : « Husdent est enragé. » Mais l’animal n’a pas le coeur à « Cessons de suivre ce chien : il nous emmènerait dans un lieu dont il serait malaisé de revenir. » Ils laissent donc partir Husdent et rebroussent chemin. L’animal a trouvé une sente et il est tout heureux de suivre cette voie toute tracée. La forêt retentit de ses aboiements. Tristan se trouve plus loin sous le couvert, avec « J’en suis sûr, dit−il : c’est Husdent. » L’effroi les saisit, l’angoisse les étreint. Tristan bondit et tend son arc. Les fugitifs se réfugient dans un fourré. Ils ont peur du roi, et leur sang se glace. Ils se disent que Marc a suivi le brachet. Celui−ci ne tarda « Hélas, dit−il, quel malheur que Husdent nous ait retrouvés ! Un tel animal ne sait pas se taire en forêt, et il est bien encombrant pour des proscrits. Nous nous sommes cachés ici parce que le roi nous hait. Par Yseut répond : « Seigneur, pitié ! Oui, le chien chasse en aboyant, tant par nature que par habitude. Mais j’ai entendu dire qu’un forestier de Galles en avait dressé un, après l’avènement d’Arthur, à procéder ainsi : quand Tristan, immobile, écoutait. Il était ému, réfléchit un instant, puis il finit par dire : « Si je pouvais dresser Husdent à ne plus aboyer et à chasser en silence, j’en ferais un animal merveilleux. Je vais m’y efforcer dès cette semaine. Cela me ferait trop mal de le tuer. Mais je redoute qu’il nous trahisse, car je pourrais bien me trouver avec vous ou avec Governal en un lieu où le moindre aboiement nous perdrait. Il me faut donc tout mettre en oeuvre pour qu’il apprenne à chasser sans crier. » Tristan est alors allé chasser au fond de la forêt. Il est sur ses gardes, et tire sur un daim. Il le blesse : le brachet aboie. Le daim blessé s’enfuit à grands sauts. Le farouche Husdent le poursuit de la voix. Les fourrés crier. Tristan continue pourtant le dressage entrepris. Un mois ne s’était pas passé, que le chien avait appris à chasser dans la lande en suivant la trace sans aboyer, aussi bien sur la neige que sur l’herbe ou sur la glace. Il ne lâchera pas sa proie, si rapide et si vive Husdent leur est devenu indispensable. Il leur rend de précieux services. S’il prend dans la forêt des chevreuils ou des daims, il les cache en les couvrant de branches. S’il rejoint le gibier dans la lande, où il arrive que la chasse soit fructueuse, il couvre la Seigneurs, Tristan vécut longtemps en forêt. Il y connut bien des souffrances et des épreuves. Il n’ose demeurer en un même lieu : où il s’éveille le matin, il ne dort pas le soir. Il sait bien que le roi le Revenons à ces trois félons, que Dieu maudisse, et qui ont dénoncé les amants : écoutez ce qu’il advint un jour de l’un d’eux. C’était un homme puissant et renommé. Il était amateur de chiens. De toute la Cornouaille, on évitait avec tant de crainte le Morois que personne n’osait s’y risquer. Ils faisaient bien, car si Tristan avait capturé l’un de ces traîtres, il n’aurait pas échappé Un jour, Governal avait poussé son cheval jusqu’au ruisseau qui coulait d’une source. Il avait retiré la selle de sa monture, et l’animal paissait l’herbe nouvelle. Tristan reposait dans sa cabane. Il étreignait étroitement reine. Les chiens courent, le cerf fuit. Governal, par un chemin, arrive dans une lande. Loin derrière lui, il voit s’avancer celui dont il sait bien que son maître le déteste tout particulièrement, et l’homme est seul, Il lui bat à plusieurs reprises l’encolure avec sa cravache. Le cheval bronche sur un caillou. Governal s’accote contre un arbre. Il se tapit, et attend le chasseur, qui approche à grande allure, mais ne fuira pas aussi vite. Nul ne peut conjurer la fortune. L’autre ne pensait plus au malheur qu’il avait déchaîné sur Tristan. Governal, qui se tient sous l’arbre, le regarde avancer : il l’attend sans crainte. Il se dit qu’il préfère la corde à l’abandon de sa vengeance, car à cause de cet homme et de ses manoeuvres, Tristan, Yseut et lui−même Les chiens poursuivent le cerf qui fuit. L’homme va derrière ses chiens. Governal saute de sa cachette. Il se souvient du mal que l’autre lui a fait. De son épée, il le taille en pièces. Il prend sa tête et l’emporte. Ils n’y sont plus guère venus chasser. Dès le moment où ils y pénètrent, ils redoutent la rencontre de Tristan le preux : on le craint à découvert et plus encore en terrain propice aux embuscades. Tristan reposait dans une hutte. Il faisait chaud et le sol était jonché d’herbes. Il dormait et ne savait pas que venait de mourir celui qui avait failli le perdre. Quelle joie quand il va l’apprendre ! Governal arrive à la cabane. Il tient dans sa main la tête de sa victime. Sur un bâton fourchu, il la suspend par les cheveux. Tristan s’éveille et, plein d’effroi, se lève d’un bond. Son maître lui dit d’une « Calmez−vous et soyez rassuré. Je l’ai tué avec cette épée. Oui, c’est bien votre ennemi. » Voilà qui réjouit Tristan : celui qu’il craignait le plus est mort. Les gens du pays ont peur. Si redoutable est la forêt qu’on n’ose y demeurer. Les proscrits y font ce qu’ils veulent. C’est dans ces lieux sauvages que Tristan a conçu l’arc−qui−ne−faut. Il l’a réalisé Seigneurs, cela se passa un jour d’été, à l’époque des fenaisons, un peu après la Pentecôte. Un matin, à la rosée, alors que les oiseaux chantent le jour naissant, Tristan, l’épée La reine se lève à sa rencontre. La chaleur est lourde et les accable. Tristan embrasse Yseut et lui dit : … « − Ami, où êtes−vous allé ? − J’ai poursuivi un cerf et j’étais trop las pour l’atteindre. Je l’ai tant chassé que j’en suis rompu. J’ai sommeil et je veux dormir. » La loge est couverte de branchages frais. Elle est tendue de feuillages, et bien jonchée d’herbe. Yseut s’étend la première. Tristan l’imite, après avoir retiré son épée, qu’il pose entre eux. Yseut La reine portait à son doigt l’anneau que lui avait donné le roi le jour de son mariage, avec de grosses émeraudes. Le doigt d’Yseut était si délicat qu’il retenait à peine la bague. Voici comment ils étaient Ecoutez, seigneurs, autre aventure : elle faillit leur causer bien du tourment ! Par la forêt vint un forestier qui avait découvert les cabanes où ils avaient dormi, au fond des taillis. Il a si bien suivi leurs traces qu’il est Tristan et son amie dorment. S’ils échappent à la mort, ils auront de la chance. L’endroit où ils reposent est à deux bonnes lieues de la cour royale, et le forestier y court vivement, car il a entendu crier le ban et sait que celui qui dénoncera Le roi le voit venir en courant. Il interpelle sur le champ l’intrus : « Quelle nouvelle si pressante apportes−tu ? On dirait que tu cherches à rattraper la meute en chasse à courre. Viens−tu porter plainte contre quelqu’un auprès du conseil ? A te voir, on imagine qu’une grande urgence − Ecoutez−moi, sire, s’il vous plaît : je serai bref. On a proclamé dans ce pays que celui qui découvrirait votre neveu ferait mieux de se laisser crever plutôt que de ne pas le capturer ou le dénoncer. A ces mots, le roi soupire profondément. Il se trouble, et sa colère grandit. Il prend à part le forestier et lui dit à voix basse dans l’oreille : « En quel endroit sont−ils ? Dis−le moi. − Dans une hutte du Morois, ils sommeillent, étroitement enlacés. Viens vite : nous prendrons d’eux vengeance. Crois−moi, si tu ne les punis pas avec rigueur, tu n’es plus digne de régner. » Le roi répond : « Va−t−en vite. Sur ta propre vie, ne dis à personne ce que tu sais, pas plus à un étranger qu’à un parent. A la Croix Rouge, à la croisée des chemins, là où il y a un cimetière, reste et attends−moi. Je te donnerai tout l’or et l’argent que tu veux, sois−en sûr. » Le forestier s’en va, il gagne la Croix Rouge et s’assied. Qu’on lui crève les yeux avec de l’acide, pour tant vouloir perdre Tristan ! Il aurait mieux fait d’être prudent, car il mourra de male mort, comme vous l’apprendrez tout à Le roi entre dans sa chambre. Il mande ses intimes ; il leur interdit absolument de pousser l’audace jusqu’à le suivre si peu que ce soit. Tous lui disent : « Sire, vous plaisantez ! Partir ainsi tout seul ! Vit−on jamais roi plus imprudent ? Que se passe−t−il donc ? N’allez pas suivre un espion. » Le roi répond : « Ce n’est pas grave. Une fille m’a demandé d’aller la voir. Elle m’a recommandé de venir seul. J’irai donc sans escorte, et laisserai mon cheval. Je n’emmènerai ni compagnon ni écuyer. Pour une fois, je refuse votre présence. » Ils rétorquent : « Cela nous inquiète. Caton conseillait à son fils d’éviter les lieux écartés. » Le roi leur dit alors : « Je le sais bien. Mais laissez−moi faire comme je l’entends. » Marc a fait seller sa monture. Il ceint son épée, et ne cesse de déplorer dans son coeur la trahison de Tristan qui lui a pris Yseut au clair visage, lorsqu’ils s’en sont allés en exil. S’il les trouve, il se promet bien Il ne se méfie pas assez, car si Tristan était éveillé, il y aurait combat entre l’oncle et le neveu : il faudrait bien que l’un des deux meure. Au forestier, le roi a dit qu’il lui donnerait vingt marcs d’argent, s’il but. Du bon cheval gascon, le roi descend, sur le conseil de son guide. L’homme court lui tenir l’étrier. Ils attachent l’animal à la branche d’un pommier vert, puis ils progressent, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent la hutte Le roi délace son manteau dont les plaques sont d’or pur. Sous ses habits légers, on devine son corps musclé. Il tire l’épée du fourreau. Il avance, le visage furieux. Il se dit à mainte reprise qu’il mourra « Mon Dieu, murmura−t−il, est−ce possible ? Mes yeux ne me mentent pas. Seigneur ! je ne sais que faire : les tuer ou partir ? Il y a longtemps qu’ils vivent en forêt. J’ai raisonnablement toutes les raisons de croire que s’ils Ils n’ont souci de fol amour. Je ne les frapperai pas : ils dorment. Si je faisais le moindre geste brutal, je serais gravement coupable, et si j’éveille cet homme assoupi et que l’un de nous tue l’autre, ce sera bien triste rencontre. Je J’ai moi−même une bague qui vient d’elle. Je vais lui retirer son anneau. Je prendrai aussi les gants de vair qu’elle m’apporta d’Irlande. Ils serviront d’écran au rayon qui flamboie sur son visage et qui l’indispose, et, au moment Le roi se dégante. Il contemple le couple endormi. Il interpose délicatement les gants entre le rayon et le visage d’Yseut. L’anneau royal brille au doigt de la reine : il le retire avec douceur, sans geste brusque. Lorsqu’il l’offrit, elle eut du mal à le mettre : à présent, elle a la main si grêle que le bijou glisse aisément. Le roi réussit à l’ôter sans peine. Il enlève l’épée qui Le roi s’en va et les laisse dormir. Pour une fois, il refuse de se venger. Il revient à la ville. Plus d’un lui demande où il a été et pourquoi il a tant tardé. Marc cache la vérité : il ne veut pas Je vais maintenant vous parler du couple qui sommeille encore, et que le roi vient de quitter. La reine rêvait qu’elle était dans une vaste lande, à l’intérieur d’une tente somptueuse. Survenaient deux lions qui voulaient Tristan, à son cri, s’éveille. Il devient écarlate. Son sang se glace, il se lève d’un bond et saisit son épée avec fureur. Il regarde l’arme et n’y voit plus la brèche, mais il découvre le « Seigneur, pitié ! Le roi nous a retrouvés ! « Tristan réplique : « Vous avez raison, ma Dame. Il faut que nous quittions le Morois, car le roi a mainte raison de nous en vouloir. Il détient mon épée et m’a laissé la sienne. Il aurait pu nous tuer. − Vous dites vrai, Seigneur. − Belle Yseut, nous n’avons plus qu’à fuir. C’est pour nous trahir qu’il nous a épargnés. Il était seul : il est allé chercher du renfort. C’est sûr, il a l’intention de nous capturer. Ma dame, il est Il est blême. C’est alors que revient leur écuyer, avec le cheval. Il s’étonne : que son seigneur est pâle ! Il lui demande ce qui se passe. « Maître, je vais vous le dire. Le fier Marc nous a découverts ici, quand nous dormions. Il a laissé son épée et emporté la mienne. Je crains qu’il ne machine une félonie. Il a pris au doigt d’Yseut l’anneau qui n’avait pas de prix, et l’a échangé contre le sien : maître, il nous est facile d’en conclure qu’il nous prépare un piège, car il était seul quand il nous a retrouvés. Ils n’avaient pas de temps à perdre. S’ils ont peur, qu’y faire ? Ils savent que le roi est furieux et rusé. Ils décampent vivement. L’aventure qui vient de leur arriver redouble leurs craintes. Ils quittent le Morois et s’en Seigneur, ce vin qu’ils burent, vous savez qu’il fut la cause de leurs longues épreuves, mais je crois bien que je ne vous ai pas dit combien de temps devait durer l’effet du philtre aux herbes magiques. La mère d’Yseut, qui le concocta, Mais c’est un autre qui le prit et qui en souffrit. Durant ces trois années, Tristan et la reine perdirent la tête, et l’un et l’autre ne cessaient de dire : « Encore ». Le lendemain de la saint Jean, le terme des trois ans fut atteint, et l’effet du breuvage se dissipa. Tristan s’est levé de sa couche. Yseut est restée dans la cabane. Il faut savoir que Tristan poursuit un cerf qu’il a blessé. « Mon Dieu, se dit−il, que d’épreuves ! Il y a trois ans jour pour jour que je n’ai pas eu de répit, ni aux fêtes chômées, ni le reste du temps. J’ai oublié chevalerie, vie de cour et compagnie de frères pouvais, pourvu qu’Yseut fût réconciliée avec le roi Marc, qu’elle a épousé, hélas ! devant bien des grands, selon le rite institué par l’Eglise romaine. » Tristan est appuyé sur son arc. Il ne cesse de regretter l’hostilité de Marc son oncle, qu’il a outragé en causant la déchéance de sa femme. Voilà comment, ce soir−là, Tristan s’affligeait. Ecoutez « Hélas, malheureuse ! Qu’est devenue votre jeunesse ? Vous vivez en forêt comme serve. Où sont passées vos suivantes ? Je suis reine, mais j’en ai perdu la dignité par la faute du poison que nous bûmes sur la mer. Ce fut la faute de Brangien, qui en avait la garde. Hélas ! elle le garda bien mal ! Mais qu’y pouvait−elle, quand j’en bus jusqu’à Tristan répond : « Noble reine, nous gaspillons notre jeunesse. Ma belle amie, si j’en avais le pouvoir, et si quelqu’un pouvait intervenir pour me réconcilier avec Marc et obtenir son pardon, fût−ce au prix d’un serment − Seigneur, grâces soient rendues au Christ, quand vous renoncez à pécher. Mon ami, souvenez−vous de l’ermite Ogrin, qui nous prêcha les commandements de l’Ecriture, et qui nous parla si longuement, quand nous Tristan, à ces mots, soupire et dit : « Noble reine, retournons à l’ermitage, ce soir ou dès le matin. Sur le conseil d’Ogrin, nous écrirons au roi ce que nous semblera bon, dans une lettre où nous mettrons tout − Ami Tristan, vous parlez bien. Qu’il nous soit seulement possible à tous deux de demander au puissant Dieu du ciel d’avoir pitié de nous, ami Tristan ! « Ils sont retournés dans la forêt. Les amants ont tant cheminé qu’ils arrivent à l’ermitage. Ils trouvent Ogrin en train de lire. Il les voit et les interpelle avec douceur. Ils s’asseyent dans la chapelle : « Pauvres proscrits, que d’épreuves Amour vous impose ! Que votre folie a duré ! Vous avez trop longtemps mené cette vie. Croyez−moi : repentez−vous. » Tristan lui répond : « Ecoutez−nous. Si nous l’avons menée si longtemps, c’est que tel était notre destin. Il y a bien trois ans jour pour jour que nous n’avons cessé de souffrir. Si, à présent, nous pouvions trouver un appui pour Ecoutez−moi, vous tous : je vais parler de la reine. Elle se laisse tomber aux pieds de l’ermite. Elle le prie de tout son coeur de les réconcilier avec le roi. Elle l’implore : « Jamais de ma vie, je n’aurai coeur à commettre folie. Je ne veux pas dire, comprenez−moi, que je me repente d’avoir suivi Tristan, car je ne l’aime pas comme un amant, mais comme un ami, et sans péché : je n’ai point avec L’ermite l’écoute. Il pleure. Ce qu’il vient d’entendre augmente sa reconnaissance envers Dieu : « Ah ! Seigneur tout−puissant, je vous remercie de tout mon coeur, puisque vous m’avez permis de vivre assez pour voir ce couple revenir et me consulter afin d’obtenir son pardon. Puissé−je prolonger longtemps mon action de grâces Marc ne peut contester ceci : quand il voulut vous soumettre au supplice et vous faire brûler à cause du nain, nobles et vilains l’ont vu, il ne voulait rien entendre. Quand Dieu vous a permis de vous en tirer sain et sauf, comme le − Je le veux bien. Mais s’il vous plaît, seigneur Ogrin, ajoutons quelque chose au parchemin, parce que je me méfie du roi : il a fait mettre ma tête à prix. Je lui demande donc, avec tout le respect et l’amour que lui dois, de dicter une lettre de réponse où il écrive sa volonté. Qu’il fasse pendre cette lettre à la Croix Rouge, au milieu de la lande. Je n’ose lui faire savoir où je suis. Je crains qu’il ne m’y attaque. Vous écrirez à la fin : « Vale ». Je n’ai rien à dire de plus. » Ogrin se lève. Il prend une plume, de l’encre, un parchemin. Il rédige le texte. Quand il eut achevé, il prit un anneau. La pierre y était saillante. Il appose son sceau. Il tend le tout à Tristan qui le reçoit − « Qui le portera ? demande Ogrin. − Moi. − Non, Tristan. − Si, seigneur, cela vaut mieux. Je connais bien Lancien. Si vous le permettez, la reine restera ici. Tout à l’heure, à la nuit, quand le roi dormira, je prendrai mon cheval, et j’emmènerai mon écuyer. Sur une pente Le soir, après le coucher du soleil, lorsque l’ombre s’obscurcit, Tristan partit avec Governal. Il connaissait bien le pays. Au bout d’un long chemin, ils parvinrent à la cité de Lancien. Tristan descend de cheval et pénètre « Qui es−tu, qui viens à cette heure ? Que se passe−t−il de si urgent ? Dis−moi ton nom. − Sire, je suis Tristan. J’apporte une lettre. Je la laisse ici, à la fenêtre de cette pièce. Je n’ose rester plus longtemps. Lisez la lettre : je m’en vais. » Il part ; le roi se lève d’un bond. Par trois fois, il appelle Tristan : « Pour l’amour de Dieu, mon neveu, ne t’en va pas. » Puis il saisit la lettre. Tristan s’en est allé : il ne s’attarde pas. Il est impatient de vider les lieux. Il retrouve son maître qui l’attend. Il saute agilement sur son cheval. Governal lui dit : « Insensé, dépêche−toi. Filons par les voies écartées. » Après une longue chevauchée dans la forêt, les voici, au petit jour, à l’ermitage. Ils y entrent. Ogrin priait le Seigneur du ciel, de toutes ses forces, pour qu’il protégeât Tristan et son écuyer Governal Quant à Yseut, il n’est pas nécessaire de demander si elle eut peur ou joie à les voir. Depuis qu’ils étaient partis la veille jusqu’à ce que l’ermite et elle eussent assisté à leur retour, elle n’avait « Ami, dis−moi, pour l’amour de Dieu, tu es donc allé à la cour du roi ? » Tristan leur raconte tout : sa venue à la ville, ce qu’il a dit au roi, comment Marc l’a rappelé, comment lui−même a laissé la lettre et où le roi l’a trouvée. « Mon Dieu, soyez loué, dit Ogrin. Tristan, vous aurez certainement bientôt la réponse de Marc ». Tristan met pied à terre et pose son arc. Ils ne quittent plus l’ermitage. Le roi fait réveiller ses barons. Il mande d’abord son chapelain. Il lui tend la lettre qu’il tient encore. L’autre rompt la cire et lit le texte. Il se tourne d’abord vers le roi en lui faisant part du salut de Tristan. Il lui énonce ligne par ligne le contenu de la missive. Il fait savoir à Marc la requête de son neveu. Le roi écoute Les barons sont réveillés. Marc convoque nommément les plus nobles. Quand ils sont tous rassemblés, il prend la parole. Eux se taisent. « Seigneurs, je viens de recevoir la lettre que voici. Je suis votre souverain, vous êtes mes fidèles. Qu’on lise le texte, et vous, écoutez−le. Quand vous en connaîtrez le contenu, conseillez−moi : je vous le Le premier, Dinas, se lève. Il dit à ses compagnons : « Seigneurs, prêtez l’oreille. Si vous jugez que je parle mal, ne suivez pas mon discours. Que celui qui a mieux à dire nous en fasse part et manifeste sa sagesse en laissant de côté toute déraison. Une lettre est Croyez-moi : celui qui inspire mal son seigneur légitime commet le pire des crimes. » Les nobles de Cornouaille déclarent alors : « Dinas a bien parlé. Chapelain, lisez-nous la lettre de bout en bout. » Le chapelain se lève. Il délie la missive avec ses deux mains. Debout devant le roi, il commence : « Ecoutez-moi avec attention : Tristan, le neveu de notre seigneur, envoie son salut et l’expression de son amour au roi et à ses barons. Sire, souvenez-vous de votre mariage avec la fille du roi d’Irlande. Pour elle, j’ai bourlingué Je m’en tirai aussi : je sautai dans un vertigineux abîme. C’est alors que la reine fut livrée pour son châtiment aux malades. Je la ravis à Yvain et l’emmenai avec moi. Depuis, nous avons vécu en fugitifs. Je ne C’est pourquoi nous étions bien obligés de fuir. Mais si votre bon plaisir était de reprendre Yseut au clair visage, il n’y aurait pas un baron dans le pays qui vous serve mieux que moi. Si au contraire on vous engage dans une Elle règnera sur son pays. » Le chapelain dit alors : « Sire, la lettre s’arrête là. » Les barons ont écouté la requête de Tristan, qui propose un duel pour la fille du roi d’Irlande. Il n’est pas un seigneur de Cornouaille qui ne dise : « Sire, reprenez votre femme. Ils étaient insensés, ceux qui ont formulé contre la reine les calomnies dont cette lettre fait état. Je ne puis vous dire autre chose. Que Tristan vive outre-mer : il ira chez le puissant Le roi fait avancer son chapelain : « Qu’on rédige bien vite cette lettre. Vous avez entendu ce que vous devez y mettre. Hâtez-vous : je suis très impatient. Il y a si longtemps que je n’ai vu la belle Yseut ! Sa jeunesse n’a que trop souffert. Et quand la lettre Le chapelain dépêche la lettre et va la pendre à la Croix Rouge. Tristan, cette nuit−là, ne dormit pas. Avant minuit, il a déjà traversé la Blanche Lande. Il prend le pli scellé. Il reconnaît les emblèmes de Cornouaille. Il revient chez Ogrin : il lui donne le message ; l’ermite reçoit la missive. Il lit le texte, et constate la magnanimité du roi qui pardonne à « Tristan, c’est une grande joie qui t’arrive ! Ta requête est acceptée, et le roi reprend la reine. Son conseil l’approuve unanimement. Mais ils n’osent pas lui suggérer de te garder à sa solde : va−t’en servir, à − Mon Dieu, dit Tristan, quelle triste séparation ! Qu’il a mal, celui qui perd son amie ! Mais il le faut bien, quand vous avez tant souffert pour moi. Vous avez eu votre lot d’épreuves. Quand nous devrons nous quitter, je vous donnerai un gage d’amour et vous me donnerez le vôtre, ma belle amie. Tant que je vivrai, que je fasse ou non la guerre, je vous ferai parvenir mes messages. Ma belle amie, de votre côté, Yseut soupire profondément et dit : « Tristan, je vais te le dire. Laisse-moi Husdent, ton brachet. Jamais veneur n’eut chien mieux traité qu’il le sera. Quand je le verrai, j’en suis sûre, je me souviendrai de toi : si triste que soit mon coeur, j’éprouverai de Tristan répond : « Mon amie, je vous donne Husdent, gage de ma tendresse. − Seigneur, merci de m’avoir confié le brachet. De mon côté, je vous offre l’anneau. » Elle retire la bague et la lui passe. Tristan l’embrasse, et elle lui rend son baiser, manifestant ainsi qu’il est son homme−lige. L’ermite se rend au Mont-Saint-Michel de Cornouaille, où il y a un riche marché. Il y achète vair et gris, habits de soie et fourrures, laine fine et toile blanche, plus éclatante que fleur de lis, et palefroi qui va doucement On crie par Cornouaille : « Le roi se réconcilie avec sa femme. Au Gué Aventureux aura lieu la rencontre. Proclamation à tout le pays. » Il n’est chevalier ni dame qui ne vienne à cette assemblée. Ils sont heureux de revoir la reine : tout le monde l’aimait, sauf les félons, que Dieu perde ! Voici le salaire de ces quatre renégats : deux périrent Seigneur, le jour de la retrouvance, le roi Marc s’entoura d’une nombreuse escorte. On tendit mainte tente et maint pavillon pour les barons : la prairie en était couverte au loin. Tristan vient à cheval, avec son amie. Il s’avance − Tristan très cher, voici ma réponse : par cette foi que je vous dois, si vous ne m’envoyez pas le signe visible de l’anneau que vous portez au doigt, je ne croirai rien de ce que me dira votre messager, mais dès que j’aurai − Dame, répond Tristan, Dieu vous en récompense. » Il la prend dans ses bras et la serre contre lui. Mais Yseut garde son sang−froid et dit : « Mon bien−aimé, encore un mot. − Parle, je t’écoute. − Tu me ramènes au roi et tu me rends à lui sur le conseil de l’ermite Ogrin, que Dieu puisse accueillir en paradis ! C’est en Son nom que je te demande, mon bien−aimé, de ne pas quitter ce pays avant de savoir comment le roi se comporte à mon égard et s’il ne me regarde pas d’un mauvais oeil. Quand il m’aura reprise, de tout mon amour, je te prie de te rendre le soir au logis d’Orri le forestier. C’est là que, pour l’amour de moi, − Non, très chère Yseut. Celui qui vous accusera d’inconduite fera bien de se méfier de moi et du diable ! − Seigneur, dit Yseut, merci ! A présent, je suis contente : vous m’avez tout à fait rassurée. » Ils ont tant cheminé de part et d’autre, que les amants et les gens du roi se saluent. Le roi s’avance dignement, à une portée d’arc de sa suite. Avec lui, je crois, Dinas de Dinan. Tristan conduit par la rêne la monture « Sire, je te rends la noble Yseut. Il n’est restitution plus précieuse. Je vois ici tes vassaux et, en leur présence, voici ma requête : Permets-moi de me disculper en jurant devant ta cour que jamais, en aucune circonstance, Le roi va parler à son neveu. André, qui est né à Lincoln, lui a dit : « Sire, ne le bannissez pas : vous n’en serez que plus craint et respecté. » Marc va céder. Il y incline de tout son cœur. Il dit à Tristan de s’approcher ; il laisse la reine avec Dinas, qui était très allègre et joyeux, et qui savait faire honneur aux gens. Avec la reine, il badine Que vous dire de son manteau ? L’ermite qui l’acheta ne regrettait pas le prix qu’il l’avait payé. Riche était la robe, et belle Yseut. Elle avait les yeux verts et les cheveux blonds. Le sénéchal s’entretient gaiement « Sire, disent-ils, venez par ici. Nous avons quelque chose d’important à vous dire. La reine est sous le coup d’une accusation qui l’a obligée à fuir. Si elle se retrouve à la cour avec Tristan, on va certainement parler N’admettez pas Tristan à votre cour avant un an, jusqu’à ce que vous soyez sûr de la loyauté d’Yseut. C’est un bon conseil que nous vous donnons. » Le roi répond : « Quoi qu’on me dise, je suivrai ce conseil. » Ils s’éloignent et proclament la décision royale. Quand Tristan apprend que le roi veut qu’il parte sans délai, il prend congé de la reine. Ils échangent un tendre et long regard. La reine a rougi : elle est gênée, « Roi de Cornouaille, je n’en prendrai pas une maille. Le plus tôt possible, j’irai l’âme en fête chez le puissant roi qui est actuellement en guerre ». Tristan est accompagné d’un prestigieux cortège : tous les barons et le roi Marc. Il suit son chemin vers la mer. Yseut le suit des yeux. Tant qu’elle peut le voir, elle demeure immobile. Tristan s’en va. Ceux qui l’ont escorté « Dinas, encore un instant. Voici que je pars, et tu sais bien pourquoi. Si je te fais demander par Governal quelque chose d’important, ne manque pas d’accéder à mon désir. » Ils ne cessent de s’étreindre. Dinas lui répond qu’il n’a rien à craindre, car il n’a qu’à dire : Lui-même fera tout son possible. Il ajoute que c’est une rude séparation, mais qu’il veillera sur Yseut − Dinas rejoint le roi, qui l’attend dans la lande. Les barons chevauchent désormais vers la ville au petit trot. Toute la population vient au devant d’eux : il y a plus de quatre mille personnes, hommes, femmes, enfants, qui veulent voir non Qui n’en a pas à disposé des tentures. Sur l’itinéraire que suit la reine, la voie est jonchée de tapis. Ils montent le long de la chaussée vers l’église Saint−Samson. La reine marche au milieu de ses La reine Yseut le prend et le pose pieusement sur l’autel. On en fit une chasuble qu’on ne sortait du trésor qu’aux grandes fêtes annuelles. Elle est encore à Saint Samson, comme en témoignent des voyageurs qui l’ont vue. Depuis son mariage, elle n’avait jamais connu de telles marques de vénération. Le roi affranchit trois cents serfs et donna armes et hauberts à vingt jeunes gens qu’il adouba. Ecoutez maintenant ce qu’il va advenir de Tristan. Il s’en va, une fois restituée la reine. Il laisse le grand chemin et suit une sente. Il a tant marché qu’il arrive sans être vu chez le forestier. Orri le fait entrer et le conduit au cellier où il sera en sûreté. Parlons maintenant des trois félons, que Dieu maudisse ! C’est leur faute si Tristan a dû partir. Ils ont perverti le roi ! Un mois ne s’était pas passé que Marc alla chasser en compagnie des traîtres. Sachez ce qu’ils Le roi se tenait dans le brûlis. Il entendit les aboiements de ses chiens. Alors les trois barons s’approchèrent et lui dirent : « Sire, nous avons à vous parler. Que la reine se soit mal conduite ou non, elle ne s’en est jamais disculpée par serment ; c’est peut−être une calomnie, mais les seigneurs de ton royaume t’ont fait savoir plus d’une fois A les entendre, le roi rougit : « Pardieu ! seigneurs de Cornouaille, vous n’arrêtez pas de l’accuser. Voici nouvelle attaque qui aurait pu attendre. Si vous tenez à ce que la reine reparte pour l’Irlande, dites-le. Que demandez-vous Tristan n’a−t−il pas proposé le duel ? Vous n’avez pas osé relever le défi. Mais c’est de votre faute s’il est banni. Je vous ai écoutés. Je l’ai chassé : à ma femme maintenant ! Que la Par saint Etienne le martyr, vous en voulez trop, et j’en ai assez. Quel incroyable acharnement ! Si Tristan est coupable, a-t-il été vaincu ? Vous n’avez souci de mon bonheur. Vous ne me laissez plus la paix. Par saint Trémeur de Carhaix, je vais vous proposer quelque chose. Nous sommes lundi : d’ici demain mardi, vous saurez quoi. » Le roi leur a fait peur et ils n’ont plus qu’à prendre le large. Marc leur dit : « Que Dieu vous perde, car vous ne cherchez qu’à me faire du mal. Mais vous n’avez rien à y gagner. Je ferai revenir celui que vous avez chassé. » Après avoir constaté la fureur du roi, les trois fourbes sont descendus de cheval dans la lande, sous une friche. Ils ont quitté le roi, qui reste dans la plaine, en proie à sa colère. Ils se disent : « Que faire ? Le roi Marc est bien vil. Il va bientôt rappeler son neveu. Alors, nous aurons beau faire et beau dire ; s’il revient, nous sommes morts. Qu’il trouve l’un de nous trois sur sa route ou dans la forêt, il saignera jusqu’à Marc se tient immobile au milieu des herbes. C’est là qu’ils le rejoignent : il les évite. Il n’a pas envie d’écouter leurs discours. Il jure en son for intérieur, par la religion qui est la sienne : ils ont eu tort de lui parler. S’il avait eu avec lui ses gens, « Sire, disent-ils, un instant. Vous êtes triste et courroucé de nous avoir entendus défendre votre honneur. On ne devrait jamais contrarier son seigneur : vous nous en tenez rancune. Que soit maudit tout ce que couvre le baudrier Le roi muet s’appuie sur son arçon. Sans se retourner, il dit : « Seigneurs, il n’y pas si longtemps, vous n’avez pas répondu au défi que lança mon neveu au sujet de ma femme. Vous n’avez pas osé prendre vos boucliers. Les trois félons se sont avancés : Godoïne, Ganelon et Danaalain, le plus fourbe. Ils se concertent ; mais ne savent que faire. Le roi les plante là, sans plus tarder. Ils partent à leur tour, furieux contre Marc. Le roi n’a pas perdu de temps. Il n’a pas attendu les chiens ni les veneurs. A Tintagel, au pied de la tour, il descend de cheval et entre dans le donjon. Personne ne l’a vu venir. Il pénètre dans ses appartements, épée « Hélas, se dit-elle, mon ami est découvert et mon mari l’a fait prisonnier. » Elle se parle à voix basse. Tout de suite, le sang lui monte au visage, et son cœur se glace. Elle s’effondre devant le roi. La voici qui s’évanouit, et elle est devenue blême. Marc la prend dans ses bras et la relève. Il l’étreint et l’embrasse. « Ma bien−aimée, qu’avez−vous ? − Sire, j’ai peur. − Il n’y a pas de raison. » Elle retrouve les sens, et il la rassure. Sa pâleur a disparu, et son sang−froid revient. La voici tranquillisée. Elle trouve les paroles qu’il faut : « Sire, je vois à votre mine que les veneurs vous ont déçu. Il ne faut pas vous mettre martel en tête pour une simple chasse. » Marc, à ses mots, sourit et l’embrasse. Il répond : « Mon amie, j’ai avec moi trois félons qui depuis longtemps me veulent du mal. Mais si, cette fois−ci, je ne leur inflige un démenti et ne les bannis de mon royaume, ils n’auront plus peur de me faire la guerre. Ils m’ont assez La reine écoute. Elle dirait le fond de son cœur, si elle osait. Mais elle se contient sagement et murmure : « Dieu soit loué, quand mon seigneur s’est enfin fâché contre ceux qui ont déclenché le scandale. Je prie Dieu qu’ils expient. » Elle parle bas, et on ne peut l’entendre. Mais le discours qu’elle tient au roi est habile, à qui elle déclare : « Sire, quel mal ont-ils dit de moi ? Chacun a le droit d’exprimer ce qu’il pense. Je n’ai que vous pour me défendre : c’est pour cela qu’ils cherchent à me perdre. Que le Dieu des anges les maudisse ! Ils m’ont si souvent plongée − Belle dame, dit le roi, savez−vous ? Trois de mes barons les plus redoutables se sont fâchés et sont partis. − Sire, pourquoi ? pour quel motif ? − Ils en veulent à ton honneur. − Mais encore ? « Le roi lui répond : « La raison, c’est que tu ne t’es pas disculpée au sujet de Tristan. − Si j’y consens ? − Ils m’ont dit encore… Voilà ce qu’ils m’ont déclaré. − Je suis prête à m’y soumettre. − Quand ? − Dès maintenant. − C’est court. − Pas tellement. Sire, par tous les saints noms du Dieu vivant, écoutez-moi bien et conseillez-moi. Comment se fait-il qu’ils s’acharnent sans cesse et si obstinément contre moi ? Que le Seigneur me protège, je ne leur ferai d’autre serment que celui que j’aurai choisi. Si je me disculpais, Sire, devant votre cour et en présence Ils se battraient contre les délateurs. C’est pourquoi, Sire, je demande qu’ils assistent tous à mon serment. On a mauvaise langue en Cornouaille, et l’on n’y joue pas franc jeu. Assignez une date, et ordonnez que riches et pauvres se rendent sans faute à la Blanche Lande. A qui manquera d’y venir, faites savoir que vous confisquerez leurs biens. Arthur saura mon message, il viendra. Je le connais bien, depuis longtemps. » Le roi répond : « Vous avez raison. » Il fixe alors la date de l’épreuve, qui aura lieu dans quinze jours, et la fait proclamer à travers son royaume. Il mande aussi les trois barons du pays qui ont quitté sa cour avec la rage au cœur et ils s’en réjouissent, Nul n’ignore dans le pays le jour où aura lieu le serment, et l’on compte sur la présence du roi Arthur et de ses compagnons en grand nombre, car une abondante escorte va l’accompagner. Yseut ne perd pas de temps. Elle prévient « Rappelle-lui le gué qui est avant la passerelle, au Mal Pas : je m’y suis déjà salie. Sur la hauteur, près de la passerelle, un peu en deçà de la Blanche Lande, qu’il se tienne, déguisé en Périnis dit : « Ma dame, c’est promis : je l’entretiendrai sans témoins et lui dirai vos ordres. » Périnis s’en va. Il traverse la lande et entre seul dans la forêt, où il chemine. Il arrive le soir à la cachette où vit Tristan, au fond de son cellier. Ils sortent de table. Tristan se réjouit de sa venue. Périnis lui transmet sans rien omettre le message de la reine. Tristan s’incline légèrement, et jure tous ses grands dieux que ses ennemis paieront sans attendre : on verra pendre leurs têtes bien haut sur des bâtons « Dis à la reine, textuellement : je serai là sans faute. Qu’elle se rassure et reprenne courage : je ne me baignerai pas en eau chaude tant que mon épée ne m’aura pas vengé de ceux qui lui ont fait du mal. On connaît − Je n’y manquerai pas », répond Périnis. Il commence à gravir les marches : « Je vais trouver le roi Arthur, seigneur. Je dois l’inviter expressément à venir assister à l’épreuve avec cent chevaliers qui puissent servir de garants à la dame de loyauté si jamais les félons grincent − Dieu t’accompagne. » Périnis court se remettre en selle pour partir. Il escalade vivement les degrés. Il va piquer des deux sans trêve jusqu’à ce qu’il arrive à Caerlion. Mais il s’est donné bien du mal pour rien : il n’a vraiment « Seigneur, lui répond l’homme, il est sur son trône. Vous allez voir la Table Ronde, qui tourne comme l’univers. Ses chevaliers y siègent. » Et Périnis : « Allons−y ». Le page descend au perron. Il pénètre aussitôt. Il y avait maint jeune seigneur et maint fils de vavasseur influent qui apprenaient le métier des armes au service d’Arthur. L’un d’eux se met à filer comme s’il avait Il court vers le roi et l’interpelle. « D’où viens-tu ? dit le roi. − J’ai à vous dire qu’il y a dehors un cavalier. Il veut vous voir tout de suite. » Voici Périnis qui s’avance. Plus d’un marquis le regarde. Il monte à la grand’salle où se tient le roi avec toute sa suite. Le page dit d’une voix ferme : « Dieu sauve le roi Arthur et ses compagnons, de par Yseut la belle, son amie. » Le roi se lève de table : « Que le Dieu des anges la sauve et la protège, et te bénisse, ami. Oh ! comme je désirais recevoir un message d’elle ! Jeune homme, devant ma cour, je lui accorde tout ce que tu demandes. Et je te ferai chevalier pour te récompenser − Sire, je vous remercie. Voici le motif de ma venue. Barons, prêtez l’oreille, et nommément vous, messire Gauvain. La reine s’est réconciliée avec son époux, en public : à leur retrouvance étaient − et Dieu la protège ! − si jamais elle vous prie d’être ses garants, vous n’y manquiez en aucune façon. L’épreuve aura lieu dans huit jours ». Plus d’un pleure à chaudes larmes. Le plus frivole en a les yeux tout embués. « Seigneur, dit-on, que d’exigences ! Ils mènent le roi par le bout du nez. Et Tristan n’est pas là. Il ne mérite pas le paradis, celui qui ne suivra pas Arthur là−bas, pour aider Yseut comme de juste. » Gauvain se lève, et tient le discours qu’il faut : « Mon oncle, avec votre permission, l’épreuve qui a été instituée ne portera pas bonheur aux trois menteurs. Le plus fourbe est Ganelon. Nous nous connaissons bien. Je l’ai basculé dans la fange, lors d’un grand Girflet se lève à son tour, et prend la main de Gauvain : « Sire, ils détestent la reine, Danaalain, Godoïne et Ganelon, et de longue date. Que Dieu m’ôte le sens si, combattant Godoïne, je ne le transperce pas de ma lance de frêne. Et qu’en ce cas, je n’embrasse plus sous le Périnis, à ces mots, hoche la tête. Yvain, le fils d’Urien, dit à son tour : « Je connais bien Danaalain. Il aime la calomnie. Il a l’art d’abuser le roi. Mais il faudra bien qu’il m’écoute si nos chemins se croisent, comme il advint déjà dans le passé. Je n’aurai plus ni foi ni loi, s’il a le dessous et n’est pas pendu de Il est juste que les félons expient. Le roi est le jouet de ceux qui le flattent. » Périnis déclare au roi Arthur : « Sire, me voici sûr que les traîtres recevront plus d’un coup pour avoir attaqué la reine. A votre cour, il n’est pas un homme en péril, d’où qu’il vienne, que vous n’ayez tiré d’affaire. A la fin, tous ceux Ces propos font plaisir au roi, qui rougit : « Jeune homme, allez manger. Mes fidèles la vengeront. » Le roi, qui se réjouit, veut que Périnis l’entende : « Nobles et dignes compagnons, il faut que lors de l’épreuve, vous ayez de beaux chevaux, des écus neufs et de riches atours. Nous ferons un tournoi devant la prestigieuse dame qui fait appel à nous. Il n’aura pas beaucoup d’amour−propre, Voilà belle semonce ! Ils regrettent d’avoir à patienter. Ils voudraient que l’affaire ait lieu dès demain. Mais écoutez ce que fit le noble messager. Périnis demande congé. Le roi monte sur Passelande, car il veut accompagner le jeune garçon. Ils galopent sur le chemin. On ne parle que de la belle Yseut : qui brisera sa lance « Mon ami, allez-vous en, et ne tardez point. Saluez votre dame de la part de son serviteur fidèle qui vient lui apporter la paix. Je ferai tout ce qu’elle veut. Je suis à son service. Son amitié me conférera beaucoup de Elle sait bien comment eut lieu l’affaire. Je vous prie de lui faire ce message. − Je vous promets, sire, de n’y manquer point. » Il pique sa monture. Le roi revient à son château. Périnis continue sa route ; il a accompli sa mission et s’est donné bien du mal pour servir la reine. Il galope le plus vite qu’il peut et ne s’arrête pas longtemps, Dix jours s’étaient passés. Que dire de plus ? La date approche, qui a été choisie pour le serment de la reine. Tristan, son ami, s’active. Il a trouvé tout un attirail. Il se vêt de grosse laine, sans chemise. « Seigneur Tristan, gardez la tête froide, et veillez à ce que la reine ne se trahisse pas. − J’y ferai attention, maître. Mais soyez vous-même attentif à suivre mes instructions. J’ai grand’peur d’être reconnu. Prenez mon écu et ma lance : apportez-les-moi, et sellez mon cheval. Tenez-vous prêt Tristan prend son hanap et sa béquille, et ils se disent au revoir. Governal rentre chez lui, s’équipe sans perdre de temps et se met aussitôt en route. Il emprunte les couverts. Il se rend à son poste, près de Tristan, au Mal Pas. Sur une motte, au-dessus du marais, Tristan s’est contenté de s’asseoir. Il a planté devant lui son bourdon. Il l’a attaché à « Quel malheur ! demander l’aumône et me voir réduit à cette misère ! Mais que faire d’autre ? « Tristan leur soutire de l’argent, car il sait si bien s’y prendre qu’on lui en offre. Il reçoit ces charités qu’on lui tend en silence. Après sept ans de pratique, un mignon serait moins doté. Même les estafettes Ceux qui l’entendent en sont apitoyés jusqu’aux larmes ; ils ne sauraient absolument pas douter que l’homme qu’ils voient ne soit lépreux. Serviteurs et écuyers se mettent hâtivement en peine de décharger leur matériel et de tendre les pavillons aux couleurs vives de leurs seigneurs. Les grands ont chacun leur tente. Voici que viennent à vive allure, « Tenez vos rênes par le nœud, et piquez hardiment. Allez-y, éperonnez, car plus loin, il n’y a plus de boue. » Ils s’y risquent, mais le marais s’effondre sous leurs pas. Quiconque y pénètre s’enlise. Il faut des houseaux pour progresser sans mal. Le lépreux refuse son secours. Quand il en voit un vautré dans la tourbe, il lui « Ne m’oubliez pas. Dieu vous sorte du Mal Pas ! Aidez-moi à m’acheter de nouveaux habits ! « Il frappe le hanap avec sa bouteille. C’est un curieux endroit pour demander l’aumône, mais Tristan veut amuser Yseut, lorsqu’elle passera, la dame aux cheveux blonds, et elle en sera divertie. Il y a grand tumulte au Mal Pas. Aux gués, on est inondé de boue ; on entend de loin les cris de ceux qui se souillent dans le bourbier. Celui qui va plus loin s’y rend seul ! Mais voici Arthur : il inspecte le passage, et beaucoup Tristan reconnaît le roi Arthur et l’appelle : « Sire Arthur, je suis un malade, un lépreux tout bossu, tout piteux, tout délabré. Mon père est pauvre et n’a pas de biens au soleil. Je suis venu ici demander l’aumône. On m’a dit de toi force éloges : tu Le grand roi est pris de pitié. Deux jeunes gens le déchaussent. Le malade prend les guêtres et part sans demander son reste. Il retourne sur sa motte. Il sollicite tous ceux qui passent devant lui. Il a désormais abondance Tristan est assis au-dessus du marais. Il vient de s’y réinstaller quand Marc, prestigieux et hautain, arrive à cheval près du bourbier. Tristan l’aborde pour voir s’il obtiendra de lui quelque chose. Il fait tinter haut sa cliquette, « Pour l’amour de Dieu, Sire Marc, la charité ! « Le roi retire son capuchon et lui dit : « Prends−le, mon frère : mets−le sur ta tête. Tu as assez souffert des intempéries. − Sire, merci, répond Tristan. Vous me préservez du froid. » Il met le chaperon sous sa cape et, l’ayant tourné dans tous les sens, le dissimule. « D’où viens-tu, lépreux ? demande le roi. − De Caerlion, et mon père était gallois. − Depuis quand as-tu quitté le monde ? − Sire, depuis trois ans, sans mentir. Tant que je me suis bien porté, j’avais une amie très courtoise. C’est à cause d’elle que j’ai ces grandes boursouflures. C’est elle qui me fait sonner de ces cliquettes taillées Le roi rétorque : « Raconte-moi comment ton amie t’a rendu malade. − Sire, son mari était lépreux ; et comme je faisais l’amour avec elle, j’ai été contaminé par son contact. Mais il n’en est qu’une qui soit plus belle. − Et qui est−ce ? − La reine Yseut. Elles s’habillent d’ailleurs de la même façon. » A ces mots, le roi se met à rire et s’en va. Non loin, le roi Arthur, qui joutait, s’approche : il rit à son tour à gorge déployée. Arthur s’enquiert de la reine : « Elle vient par la lande, répond Marc. Sire, André l’accompagne et s’occupe d’elle. » On se dit : « Comment faire pour sortir du Mal Pas ? Ne nous aventurons pas : ce serait imprudent. » Les trois félons − que le feu d’enfer les dévore ! − parviennent au gué et demandent au mendiant comment les moins crottés ont fait pour traverser le marais. Tristan, levant sa béquille, leur montre « Voyez la tourbière après le bourbier. C’est la bonne direction : j’y ai vu passer plus d’un. » Les félons entrent dans le marécage. Les indications du lépreux les conduisent en pleine fange, où ils s’enlisent jusqu’à l’aube de la selle. Tous les trois sont désarçonnés. Le malade, sur « Piquez fort ! Si vous êtes noirs de boue, il faut en sortir ! Par le saint apôtre, faites-moi la charité. » Les chevaux s’enfoncent dans la vase. Les cavaliers s’angoissent, car ils ne trouvent ni fond ni rive. Ceux qui joutent sur la hauteur s’empressent d’accourir. Ecoutez mentir le lépreux : « Seigneurs, dit-il à ses ennemis, tenez-vous bien à vos arçons. Misère que cette fange où l’on s’enfonce ! Otez vos manteaux du cou. Et nagez dans la boue s’il le faut ! Croyez-moi, je l’ai vu de mes yeux, d’autres Comme il agite son hanap ! Quand il le brandit, il en frappe le haut avec la courroie tandis que l’autre main fait sonner la cliquette. Mais voici enfin Yseut la Belle. Elle découvre ses ennemis dans le bourbier. Son ami est assis sur la motte. Elle est contente, elle rit, elle s’amuse. Elle descend à pied jusqu’au bord du marais. Non loin de là, les rois et les barons qui les accompagnent regardent les enlisés qui se démènent dans tous les sens. Le malade les harcèle: « Seigneurs, la reine est là, qui va faire sa déclaration. Allez assister à l’épreuve. » Rares sont ceux qui ne s’esclaffent pas. Mais écoutez ce que fit le lépreux rongé de maux ; il s’adresse à Danaalain : « Prends mon bâton bien en mains et tire avec force vers toi. » Il lui tend sa béquille. Mais le malade lâche ; l’autre tombe à la renverse dans la boue qui le submerge. On ne voit plus que son poil hérissé. Quand il s’est extrait de la vase, le lépreux lui dit : « Ce n’est pas ma faute. J’ai les articulations toutes raides. Le mal d’Acre a rendu mes doigts gourds et la goutte enfle mes pieds. Je n’ai plus de vigueur et mes bras sont secs comme écorce. » Dinas se tenait à côté de la reine ; il n’est pas dupe et cligne de l’œil au lépreux : il a reconnu Tristan sous la chape. Il voit les félons pris au piège. Il est tout à fait ravi du tour Yseut sourit, mais elle n’est certes pas inquiète. Il lui fait un clin d’œil : il est complice. Il se rend un peu plus bas, près d’une aubépine, et c’est là qu’André et lui ont franchi le marais, après Yseut est restée seule. Devant le gué, il y a la foule des barons qui entourent les deux rois. Ecoutez-la ruse d’Yseut : elle sait bien qu’on la regarde, de l’autre côté du Mal Pas. Elle s’approche du palefroi, prend-les La reine ne perd pas de vue ceux qui se trouvent de l’autre côté. Les deux rois prestigieux et toute l’assistance l’admirent. Elle porte des vêtements de soie qui viennent de Bagdad. Ils sont fourrés d’hermine blanche. Tous ses atours, mantel et bliaut, ont une traîne. Sur ses épaules « C’est à toi que je veux avoir affaire. − Noble et digne reine, je suis à vos ordres, mais que pouvez−vous désirer de moi ? − J’ai peur de me salir : porte-moi, sers-moi de monture, que je passe sans encombre cette passerelle. − Mais enfin, noble reine, ne me demandez pas ce service ; je suis un lépreux tout bossu et tout malade. − Dépêche-toi, répond-elle, et mets-toi en position. Crains-tu que j’attrape ton mal ? Il n’y a pas de danger. − Advienne que pourra, réplique−t−il. J’aurai eu au moins la joie de lui parler. » Il s’appuie sur sa béquille. « Eh bien, lépreux, tu n’es pas maigre. Tourne-toi, courbe le dos : je monterai à califourchon. » L’infirme sourit. Il se retourne et elle monte. Tous, rois et comtes, la regardent. Elle serre les cuisses sur la béquille. Lui avance précautionneusement ; il fait plus d’une fois mine de tomber ; il joue la comédie de la souffrance. Yseut la Belle est à cheval sur son dos, et l’entoure de ses jambes. On dit : « Regardez… Voici la reine qui chevauche un malade qui boite. Il va tomber de la passerelle. Il tient sa béquille contre sa hanche. Allons au−devant de ce lépreux, dès qu’il sera sorti du terrain glissant. » Les jeunes gens accourent. Le Roi Arthur les suit, et tous les autres à la file. Le lépreux tient le visage baissé. Il est arrivé de l’autre côté. Yseut se laisse descendre. L’homme va rebrousser chemin. Mais « Il l’a bien mérité : reine, ne refusez pas. » Yseut la Belle dit au roi : « Par la foi que je vous dois, ce truand est solide et mange à sa faim ; il ne viendra pas à bout du repas qu’il va prendre. J’ai senti ses provisions sous sa chape. Sire, sa gibecière est pleine. J’ai touché à travers son sac les demi-pains et les miches, et la viande en pièces ou en quartiers. Il a de quoi manger et se vêtir. Avec vos guêtres, s’il les vend, il gagnera cinq sous sterling, et avec le capuchon Les deux rois se mettent à rire. On fait avancer son palefroi. On l’aide à monter. Ils s’en vont plus loin. Ceux qui ont des armes joutent. Tristan a quitté l’assemblée. Il retourne auprès de son maître qui l’attend. Governal tient prêts les deux chevaux de Castille, avec frein et selle, les deux lances et les deux écus. Impossible de les identifier. Il a couvert sa cotte, sa selle, son destrier et son bouclier d’une serge noire, et lui-même porte un masque noir : il dissimule tête et cheveux. Au bout de sa lance, il a fixé l’enseigne que sa dame lui a donnée. Les deux « Vois ces deux hommes qui viennent au grand galop. Je ne les connais pas. Sais-tu qui ils sont ? − Oui, répond Girflet. L’un a cheval noir et noire enseigne ; c’est le Noir de la Montagne. L’autre, avec ses armes bariolées, est lui aussi reconnaissable, car de telles couleurs sont rares par ici. Ils viennent de l’autre monde, Les nouveaux venus s’écartent du chemin, l’écu brandi, la lance levée, l’enseigne bien fixée au fer. Ils portent leur équipement avec une telle aisance qu’on croirait qu’ils ne les ont jamais quittés depuis Ils échangent des coups au milieu des combattants les plus avancés, mais ne trouvent plus d’adversaires. La reine les a reconnus. Elle se tient, avec Brangien, un peu à l’écart de la tribune. André s’avance. Il tient ferme ses armes sur son destrier. Lance levée, derrière son écu, il bondit face à Tristan. André gît aux pieds de la reine et ne relève plus l’échine. Quant à Governal, il voit venir des tentes, sur un destrier, le forestier qui a voulu prendre Tristan quand celui−ci dormait dans son secteur. Il Gauvain voient leurs compagnons en péril. « Seigneurs, dit Gauvain, il faut agir. Le forestier gît bouche béante. Oui, ces deux−là viennent de l’autre monde. Nous ne les connaissons ni d’Eve ni d’Adam : ils nous ridiculisent. Attaquons−les, et capturons-les. − Celui qui pourra nous les livrer, dit Arthur, aura droit à notre reconnaissance. » Tristan descend vers le gué avec Governal, et ils traversent le passage. Les autres barons n’osent s’interposer. Ils se tiennent cois, tous apeurés. Ils croient qu’il s’agit d’être surnaturels. Ils ne pensent qu’à regagner Arthur chevauche à la droite d’Yseut, et la route lui semble bien courte… (Elle prend en effet une autre voie) qui bifurque vers la droite ( ? ). Ils ont rejoint les pavillons. Il y en a beaucoup dans la lande. Les cordes qui les maintiennent Le roi Arthur, après le repas, va s’entretenir avec le roi Marc dans sa tente. Il est accompagné de ses intimes. Peu d’habits de laine : presque tous sont vêtus de soie. Et j’ajouterai, puisque j’évoque leur mise, que là Arthur va se coucher avec ses chevaliers et ses amis. On entend sonner dans la nuit, sur la lande, maint chalumeau et mainte trompe dont on joue sous la toile. Peu avant l’aube, le tonnerre se met à gronder. C’est un présage de chaleur. Le soleil, dès l’heure de prime, est très vif. Il n’y a plus ni grêle ni brouillard. Devant les tentes royales, les gens de Cornouaille sont assemblés. Il n’est pas un chevalier qui n’ait amené sa femme à L’ouvrage a été acheté à Nicée. En Cornouaille, il n’y a pas de reliques, dans aucun trésor, dans aucun phylactère, dans aucune armoire d’église, ni dans aucune resserre, ni dans un reliquaire, « Roi Marc, celui qui te conseille une telle énormité est un monstre. En tout cas, il agit comme un perfide. Tu te laisses trop facilement tourner la tête : tu ne sais pas voir le mensonge ! Il pourrait bien te préparer − Ah ! Sire Arthur, qu’y puis-je ? Tu me blâmes et tu as raison, car c’est folie de croire envieux. Mais c’est à contrecœur que je les ai suivis. Puisque nous sommes ici pour assister à l’épreuve, je te garantis L’entretien cesse à ces mots. Tous s’assoient par rangées, sauf les deux rois, et c’est normal : ils sont à côté d’Yseut et la tiennent par la main. Gauvain reste à côté des reliques. Les chevaliers d’Arthur, cour prestigieuse, entourent Arthur, qui est debout à côté de la reine, est le premier à parler : « Ecoutez-moi, belle Yseut, voici ce que vous avez à proclamer : que Tristan n’a pas éprouvé pour vous d’amour coupable et vil, et qu’il ne vous portait d’autre affection que celle qui est due, pour l’amour d’un oncle, à − Seigneurs, déclare Yseut, Dieu me vienne en aide ! Je vois ici de saintes reliques. Ecoutez mon serment, qui est destiné au roi Marc : par Dieu, par saint Hilaire, par tout ce qu’il y a ici de sacré, par ces reliques, Tous ceux qui l’ont entendue jurer ne peuvent en supporter davantage : « Seigneur, disent-ils, quelle fierté ! Comme elle s’est bien justifiée ! Elle en a dit plus qu’on n’attendait et plus que les paroles exigées des félons. Elle n’a plus à se disculper après ce que vous tous Outre qu’elle a répondu sur Marc et Tristan, elle a juré solennellement qu’entre ses cuisses nul n’est entré, sinon le lépreux qui l’a portée hier, vers l’heure de tierce, à travers les gués, et le Gauvain se lève et dit à Marc assez haut pour que les barons l’entendent : « Sire, nous avons assisté au serment, et nous en sommes témoins. Que les trois félons Danaalain, Ganelon et Godoïne le vil prennent garde à leur mauvaise langue : tant qu’ils seront de ce monde, si l’un d’eux, qu’il − Seigneur, répond la reine, je vous en remercie. » Tous les courtisans détestent maintenant les trois hommes. Ils prennent congé et s’en vont. Yseut la Belle à la chevelure blonde remercie avec chaleur le roi Arthur : « Ma Dame, dit-il, soyez tranquille. Tant que je serai sain et vif, vous ne trouverez plus personne qui ne vous dise courtoise parole. Les félons paieront cher leurs mauvaises pensées. Je prie le roi votre époux, en toute loyauté, Marc répond : « Si j’y consentais, je mériterais votre blâme. » Ils se séparent et retournent chez eux. Le roi Arthur se rend à Durham, le roi Marc demeure en Cornouaille. Tristan ne bouge d’où il est, et attend passif. Le roi Marc gouverne en paix la Cornouaille. Tous, proches ou lointains, le respectent. Yseut partage ses plaisirs, et il lui multiplie les marques d’amour. Mais la quiétude générale ne détourne pas les trois félons « Seigneurs, attention. Si je vous mens, faites−moi pendre. Le roi vous a su naguère mauvais gré et vous a gardé rancune d’avoir demandé le serment à son épouse. J’accepte d’être pendu ou mis à − Comment le sais-tu ? − Je l’ai vu. − Tristan ? − Oui, je l’ai reconnu. − Quand ? − Ce matin. − Seul ? − Avec Governal, son ami. − Où logent-ils ? − Ils sont bien installés. A l’aise. − Chez Dinas ? − Peut−être. − Ils n’y résident pas à son insu. − C’est probable. − Où verrons-nous la chose ? − Par la fenêtre de la chambre, c’est promis. Si je vous montre le fait, je mérite le salaire dû, que je veux fixer. − Fixe ton prix. − Un marc d’argent. − Tu auras plus, par la sainte Eglise et sa messe. Si tu nous fais tout voir, ne t’inquiète pas : tu n’es pas près de redevenir pauvre. − Alors, écoutez, dit le traître. Il y a une petite ouverture dans le mur de la chambre. La courtine la recouvre. Derrière la chambre, il y a un ruisseau avec du glaïeul bien touffu. Que l’un de vous y aille demain Epointez avec un couteau une branche ; piquez le tissu de la courtine avec la pointe de cette baguette, et tirez−le vers vous sans l’attacher, afin de voir nettement ce qui se passera quand Tristan viendra parler à la reine. Si vous Tous répondent : « Sois sûr que nous tiendrons notre promesse. » Puis ils donnent congé à l’espion. Ils se consultent pour savoir qui assistera le premier à la rencontre de Tristan et de sa maîtresse dans la chambre. Ils acceptent que Godoïne s’en charge. Ils se quittent alors. Ils sauront désormais comment Tristan procède. Seigneurs, quelle triste aventure ! Le lendemain, la nuit est noire. Tristan chemine au plus épais des ronces. Au bout d’une lande, il regarde et voit venir Godoïne, qui sort du gîte où il se terre. Tristan lui prépare « Mon Dieu, murmure-t-il, aidez-moi, et que celui qui vient ne se rende compte de rien avant d’être à ma portée ! « Tristan l’attend de pied ferme, l’épée au poing. Mais Godoïne se détourne. Tristan ne peut rien faire et enrage. Il sort du buisson, explore les lieux, mais en vain : l’autre s’éloigne, qui n’a souci que de trahir. Il se poste dans un pommier. Danaalain suit un sentier sur un petit palefroi noir. Il a envoyé ses chiens lever un gros sanglier dans les broussailles. Avant qu’ils ne débusquent la bête, leur maître aura reçu un Tristan, plein de courage, a retiré sa cape. Danaalain est bientôt là. Il ne s’aperçoit de rien et Tristan saute. L’autre veut fuir, mais ne le peut : Tristan lui barre la route. Et le tue ; c’était fatal. Tristan « Hélas, murmure-t-il, qu’est devenu Godoïne que je viens à peine d’entrevoir ? Il a disparu. Où est-il passé ? Où allait-il si vite ? S’il m’avait attendu, il aurait sa récompense, la même qu’obtint Il a abandonné dans la lande le cadavre qui gît ventre en l’air dans un bain de sang. Il essuie son épée, la remet au fourreau ; il prend sa chape, se recoiffe du chaperon, se charge d’une grosse massue et court à Godoïne est déjà là : il est arrivé avant Tristan. Il a percé la courtine, et voit la chambre jonchée. Il aperçoit tout ce qui s’y trouve. Il n’y a là d’autre homme que Périnis. Le félon, l’oeil au mur, assiste à l’apparition de Tristan, qui tient dans sa droite un arc d’aubour entier et deux flèches, et dans l’autre main deux longues tresses. Il retire sa chape, et son corps svelte se devine. Yseut « Que Dieu me protège ! Voici les tresses de Danaalain. Je vous ai vengée de lui : il n’est pas près d’acheter ni marchander écu ni lance. − Seigneur, répond−elle, que m’importe ? Je vous prie de tendre votre arc, pour savoir s’il est bien bandé. » Tristan, interdit, se met à réfléchir. Ecoutez ! Tout en méditant, il rassemble ses forces. Il tend l’arc de toute son énergie. Mais il demande en même temps des nouvelles du roi Marc. Yseut lui dit ce qu’elle « Mon ami, encorde une flèche. Veille à bien tendre le fil. Je vois quelque chose qui me tourmente. Tristan, bande ton arc. » Tristan, interdit, médite un instant. Il devine qu’elle a remarqué quelque chose qui l’inquiète. Il lève la tête : il frémit, il tremble, il tressaille. A contre−jour, à travers la courtine, il « Mon Dieu, roi du ciel, je ne rate pas quand je vise : permettez que je ne manque pas cette cible ! Je reconnais un des trois félons de Cornouaille qui se tient traîtreusement là. Mon Dieu, vous avez accepté que pour le Il se tourne alors vers le mur, tend ferme l’arc et tire. La flèche est si rapide que sa trajectoire est infaillible. Elle s’enfonce dans son oeil, et lui perce le crâne et la cervelle. Un émerillon, une hirondelle volent deux
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Béroul
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