Le Golfe de Baya

Alphonse de Lamartine (1790-1869)
Recueil : Méditations poétiques (1820)

Le Golfe de Baya

près de Naples

        Vois-tu comme le flot paisible
        Sur le rivage vient mourir !
        Vois-tu le volage zéphyr
       
Rider, d’une haleine insensible,
        L’onde qu’il aime à parcourir !
        Montons sur la barque légère
       
Que ma main guide sans efforts,
        Et de ce golfe solitaire
        Rasons timidement les bords.
 
        Loin
de nous déjà fuit la rive.
        Tandis que d’une main craintive
        Tu tiens le docile aviron,
       
Courbé sur la rame bruyante
        Au sein de l’onde frémissante
        Je trace un rapide sillon.
 
       
Dieu ! quelle fraîcheur on respire !
        Plongé dans le sein de Thétis,
        Le soleil a cédé l’empire
       
À la pâle reine des nuits.
        Le sein des fleurs demi-fermées
        S’ouvre, et de vapeurs embaumées
       
En ce moment remplit les airs ;
        Et du soir la brise légère
        Des plus doux parfums de la terre
       
À son tour embaume les mers.
 
        Quels chants sur ces flots retentissent ?
        Quels chants éclatent sur ces bords ?
       
De ces deux concerts qui s’unissent
        L’écho prolonge les accords.
        N’osant se fier aux étoiles,
       
Le pêcheur, repliant ses voiles,
        Salue, en chantant, son séjour.
        Tandis qu’une folle jeunesse
       
Pousse au ciel des cris d’allégresse,
        Et fête son heureux retour.
 
        Mais déjà l’ombre plus épaisse
        Tombe, et brunit les vastes mers ;
        Le bord s’efface, le bruit cesse,
        Le silence occupe les airs.
        C’est l’heure où la mélancolie
        S’assoit pensive et recueillie
        Aux bords
silencieux des mers,
        Et, méditant sur les ruines,
        Contemple au penchant des collines
        Ce palais,
ces temples déserts.
 
Ô de la liberté vieille et sainte patrie !
Terre autrefois féconde en sublimes vertus !
Sous d’indignes Césars maintenant asservie,
Ton empire est tombé
! tes héros ne sont plus !
        Mais dans ton sein l’âme agrandie
Croit sur leurs monuments respirer leur génie,
Comme on respire encor dans un temple aboli
La majesté
du dieu dont il était rempli.
Mais n’interrogeons pas vos cendres généreuses,
Vieux Romains ! fiers Catons ! mânes des deux Brutus !
Allons redemander à ces murs abattus
Des souvenirs plus
doux, des ombres plus heureuses.
 
        Horace, dans ce frais séjour,
        Dans une retraite embellie
       
Par le plaisir et le génie,
        Fuyait les pompes de la cour ;
        Properce y visitait Cinthie,
        Et sous
les regards de Délie
Tibulle y modulait les soupirs de l’amour.
Plus loin, voici l’asile où vint chanter le Tasse,
Quand, victime à la fois du génie et du sort,
Errant dans l’univers,
sans refuge et sans port,
La pitié recueillit son illustre disgrâce.
Non loin des mêmes bords, plus tard il vint mourir ;
La gloire l’appelait, il arrive, il succombe :
La palme qui l’attend devant
lui semble fuir,
Et son laurier tardif n’ombrage que sa tombe.
 
Colline de Baya ! poétique séjour !
Voluptueux vallon qu’habita tour à tour
       
Tout ce qui fut grand dans le monde,
Tu ne retentis plus de gloire ni d’amour.
        Pas une voix qui me réponde,
        Que le bruit plaintif de
cette onde,
Ou l’écho réveillé des débris d’alentour !
 
        Ainsi tout change, ainsi tout passe ;
       
Ainsi nous-mêmes nous passons,
        Hélas ! sans laisser plus de trace
        Que cette barque où nous glissons
       
Sur cette mer où tout s’efface.

 

Alphonse de Lamartine

 

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