Le Rêve d’un Curieux

Charles Baudelaire (1821-1866)
Recueil : Les Fleurs du Mal (1857) — La Mort

Le Rêve d’un Curieux

À F.N.

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »
— J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé
d’horreur, un mal particulier ;
 
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon cœur s’arrachait
au monde familier.
 
J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…
Enfin la vérité froide se révéla :
 
J’étais
mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait. — Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j’attendais encore.

 

 

Charles Baudelaire

 

charlesbaudelaire

 

{loadposition position_baudelaire_lamort}

{loadposition position_baudelaire_oeuvres}