L’affreux Ivry dévorateur

 Paul Verlaine (1844-1896)
Recueil : Amour (1888) — Lucien Létinois

L’affreux Ivry dévorateur

L’affreux Ivry dévorateur
A tes reliques dans sa terre
Sous de pâles fleurs sans odeur
Et des arbres nains sans mystère.
 
Je laisse les charniers flétris

gît la moitié de Paris.
 
Car, mon fils béni, tu reposes
Sur le territoire d’Ivry-
Commune, où, du moins, mieux encloses,
Les tombes dorment à l’abri
 
Du
flot des multitudes bêtes
Les dimanches, jeudis et fêtes.
 
Le cimetière est trivial
Dans la campagne révoltante,
Mais je sais le coin lilial
Où ton corps a planté sa tente.
 
— Ami, je viens parler à toi.
— Commence par prier pour moi.
 
Bien pieusement je me signe
Devant la croix de pierre et dis
En sanglotant à chaque ligne
Un très humble
De Profundis.
 
— Alors ta belle âme est sauvée ?
— Mais par quel désir éprouvée !
 
Les fleurettes du jardinet
Sont bleuâtres et rose tendre
Et blanches,
et l’on reconnaît
Des soins qu’il est juste d’attendre.
 
— Le désir, sans doute, de Dieu ?
— Oui, rien n’est plus dur que ce feu.
 
Les couronnes renouvelées
Semblent d’agate et de cristal ;
Des feuilles d’arbres des allées
Tournent dans un grand vent brutal.
 
— Comme tu dois souffrir, pauvre âme !
— Rien n’est plus doux que cette
flamme.
 
Voici le soir gris qui descend ;
Il faut quitter le cimetière,
Et je m’éloigne en t’adressant
Une invocation dernière :
 
— Âme vers Dieu, pensez
à moi.
— Commence par prier pour toi.

 

Paul Verlaine

 

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