Ce portrait qui n’est pas ..

 Paul Verlaine (1844-1896)
Recueil : Amour (1888) — Lucien Létinois

Ce portrait qui n’est pas ressemblant

Ce portrait qui n’est pas ressemblant,
Qui fait roux tes cheveux noirs plutôt,
Qui fait rose ton teint brun plutôt,
Ce pastel, comme il est ressemblant !
 
Car il peint la beauté
de ton âme,
La beauté de ton âme un peu sombre
Mais si claire au fond que, sur mon âme,
Il a raison de n’avoir pas d’ombre.
 
Tu n’étais pas beau dans le sens vil
Qu’il paraît qu’il faut pour plaire aux dames,
Et pourtant, de face et de profil,
Tu plaisais aux hommes comme aux femmes.
 
Ton nez certes n’était pas si droit,
Mais plus court qu’il
n’est dans le pastel,
Mais plus vivant que dans le pastel,
Mais aussi long et droit que de droit.
 
Ta lèvre et son ombre de moustache
Fut rouge moins qu’en cette peinture
Où tu n’as
pas du tout de moustache,
Mais c’est ta souriance si pure.
 
Ton port de cou n’était pas si dur,
Mais flexible, et d’un aigle et d’un cygne ;
Car ta fierté parfois primait sur
Ta douceur dive et ta grâce insigne.
 
Mais tes yeux, ah ! tes yeux, c’est bien eux,
Leur regard triste et gai, c’est bien lui,
Leur éclat apaisé, c’est bien lui,
Ces sourcils
orageux, que c’est eux !
 
Ah ! portrait qu’en tous les lieux j’emporte
Où m’emporte une fausse espérance,
Ah, pastel spectre, te voir m’emporte
Où ? parmi tout, jouissance
et transe !
 
Ô l’élu de Dieu, priez pour moi,
Toi qui sur terre étais mon bon ange ;
Car votre image, plein d’alme émoi,
Je la vénère d’un culte étrange.

 

Paul Verlaine

 

paulverlaine

 

{loadposition position_verlaine_amour}

{loadposition position_verlaine_oeuvres}